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CGT : l’Etat d’abord

mercredi 1er février 2006

La CGT change-t-elle, veut elle changer ?

La CGT a lancé le compte à rebours de son congrès et son secrétaire général est très sollicité par les médias. De ces interventions, nous avons extraits trois expressions qui permettent de réfléchir à la doctrine CGT. La CGT change-t-elle, veut elle changer ? A la question d’un journaliste du Monde le 16 janvier, « Vous ne signez ni l’accord Unedic, ni l’accord sur l’emploi des seniors. La CGT va-t-elle rester dans cette posture d’opposition ? » Bernard Thibault répond : « Aujourd’hui, nous ne constatons aucune volonté politique d’entendre les principales revendications sociales ». Il ne répond donc pas à la question. Ou plutôt, il répond que la signature d’accords est secondaire et que l’importance, c’est la lutte politique, contre le gouvernement. Sur la négociation, une autre réponse éclaire la vision du secrétaire général de la CGT. Dans un débat organisé par l’Association Dialogues, Bernard Thibault précise : « La norme ne peut s’imposer à la société toute entière si elle ne résulte que d’un dialogue entre partenaires sociaux ». Cette humilité confirme que, pour lui, c’est l’Etat qui a les cartes en mains. Ce que Bernard Thibault confirme : « Je ne ressens pas le besoin de sauvegarder le paritarisme, compte tenu de ce qu’il produit ». Il considère donc que l’étatisation de l’Unedic, faute d’accord entre partenaires sociaux ne serait pas dommageable, ni pour les chômeurs, ni pour la responsabilité des acteurs sociaux. Souhaitons qu’il n’ait pas un jour à regretter ces propos, car les gouvernants de gauche ou de droite sont souvent moins généreux dans leurs décrets que les patronats dans les négociations contractuelles.

On est ici au cœur de la doctrine CGT, et de ce qui la sépare de la plupart des syndicalismes d’Europe. Pour de nombreux syndicalistes, la négociation nationale interprofessionnelle est une relation permanente entre les partenaires sociaux destinée à construire et rénover des règles du jeu social. Avoir créé un système contractuel est pour de nombreuses organisations syndicales une victoire importante sur le pouvoir patronal. Dans cet esprit, la négociation collective participe de la démocratie sociale : son exercice, ses résultats, sa traduction en gestion paritaire d’institutions sociales, ne limitent pas seulement la décision unilatérale des employeurs ; de plus, le processus de la négociation et le pouvoir que se donnent les négociateurs accroissent la participation sociale et la responsabilité des acteurs sociaux. Ainsi, par la négociation, les acteurs sociaux élargissent la place de la société civile et équilibrent le pouvoir de l’Etat. La façon d’obtenir des résultats est aussi importante que le résultat.

Cette conception n’est pas celle de la CGT. Quand elle le peut, elle affiche le principe de mobiliser par une grève ou une manifestation, voire une pétition avant toute négociation nationale interprofessionnelle, dans le souci d’afficher un rapport de forces conçu essentiellement comme physique. Sur cette base, la négociation peut aboutir à un compromis, dans lequel elle ne veut pas vraiment être engagée, sinon très provisoirement. D’où ses réserves à l’égard de tout accord comportant une clause de « paix sociale » pour une durée donnée. Elle ne parlera donc pas de système contractuel, trop proche du mot contrat, qui la lierait à l’autre, l’adversaire, le patronat. Les institutions paritaires, produites par la négociation, n’ont pas de valeur en tant que telles. Ce n’est pas un accident si la CGT n’a signé aucun des textes créant les principales d’entre elles : retraites complémentaires, formation professionnelle, formation en alternance, assurance chômage. Ce qui importe ce sont les droits, les prestations obtenus en sus pour les salariés, à condition qu’elle n’y soit pas impliquée comme acteur. Cela lui permet de dénoncer les autres organisations signataires, pour des compromis toujours insuffisants et d’en appeler à la politique de demain pour corriger ces déviances. Bernard Thibault exprime sans fard la préférence étatique de son organisation au détriment des solutions contractuelles. Comme c’est l’Etat en définitive le commandeur, il faut alors orienter les mobilisations et les revendications vers lui, pour qu’il impose aux patronats les solutions que la CGT ne veut pas négocier avec eux. Et donc centraliser les luttes sociales. Et donc privilégier la lutte politique au nom de la transformation sociale aujourd’hui, comme hier ce le fut sous le drapeau du socialisme. La conception de la démocratie sociale de la CGT est, en définitive, avant tout politique ; elle ne prend pas en compte le poids, l’influence d’une société civile organisée, capable en son sein de construire des compromis et des co-responsabilités.