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F.Dubet Les places et les chances

samedi 27 mars 2010

Il existe deux façons de réduire les inégalités, assurer l’égalité des places ou l’égalité des chances. L’égalité des places s’attache à réduire la distance entre les positions sociales (par les politiques de redistribution, d’accès aux services publics) et à « sécuriser » (par la protection sociale, le droit du travail) la place occupée par les plus faibles. L’égalité des chances se propose de permettre à chacun quelle que soit sa position sociale de départ d’accéder (essentiellement par l’éducation et la lutte contre les discriminations) à la place la plus élevée que lui autorise son mérite.

Ces deux façons portées par des visions différentes de la société, pèsent sur son fonctionnement, sur le comportement des acteurs sociaux et les stratégies individuelles, en fin de compte sur la cohésion sociale. Aujourd’hui l’égalité des chances est d’autant plus mise en avant que l’égalité des places semble plus difficile à réaliser du fait de la concurrence qu’implique la mondialisation, on ne peut empêcher l’éventail des revenus d’être ce qu’il est mais on peut donner à chacun la chance de grimper tout en haut du mât. Se refusant à tout simplisme, F. Dubet propose de repenser la justice sociale en faisant de l’égalité des places rénovée le socle sur lequel l’égalité des chances pourra prendre sa juste dimension.

Les comparaisons internationales montrent que les inégalités sont d’autant plus faibles que les interventions de l’Etat-providence sont fortes. Dubet rappelle la longue histoire de la constitution de l’Etat-providence à travers les luttes sociales et politiques du mouvement ouvrier ainsi que l’intervention des réformateurs sociaux. Ce qui a permis au fil des décennies de réduire les inégalités de revenus, mais aussi de conditions de vie et d’élaborer des protections par le droit social et le droit du travail, notamment pour les plus fragiles. « L’égalité des places a été portée par des acteurs individuels et collectifs qui ont converti la lutte des classes en compromis sociaux et en règles de droit. Il s’est créé un mécanisme transformant les conflits sociaux en participation politique, en réduction des inégalités et en intégration sociale ». Dubet synthétise l’histoire de la constitution du modèle français d’Etat-providence (la mise en place de la protection sociale liée au statut du travail), de l’Etat républicain assurant les services publics comme facteur d’égalisation (au moins sur le plan territorial), et la place majeure qu’occupent l’école républicaine (même si celle-ci n’a jamais été particulièrement égalitariste) et le mythe de la réussite sociale par le mérite scolaire dans la construction du pacte social et politique entre le peuple et la République.

Limites de l’égalité des places

Dubet montre aussi les conséquences sur le plan idéologique et politique de cette histoire aujourd’hui embellie parce que masquant ses manques dans le processus d’intégration sociale. Il passe en revue les limites de l’égalité des places : « parce que l’Etat-providence français est corporatiste ou conservateur … il protège bien ceux qui sont intégrés et mal ceux qui ne le sont pas. » … « Quand la croissance n’a plus été en état de donner un emploi à tous, le caractère corporatiste de l’Etat s’est révélé au grand jour. Derrière l’égalité des places se tient la coalition de régimes spéciaux et des corporatismes, et le fait qu’ils se présentent comme des « acquis » et des inégalités légitimes ne change rien à l’affaire ». Le système français de l’égalité des places n’est plus à même de réduire les inégalités, il laisse à la marge les catégories les moins bien intégrées (les femmes, les « minorités visibles », les ghettos). La protection des places peut même jouer contre la cohésion de la société : « la solidarité se retourne contre elle-même. Les groupes les plus intégrés ne veulent plus payer pour ceux qui ne semblent pas contribuer à la richesse collective : la pauvreté des uns ne contribue plus à la richesse des autres, puisque les pauvres sont davantage des chômeurs et des exclus que des exploités. De plus, le sentiment d’être lié aux autres par un contrat risque de se diluer quand les mécanismes de transferts sociaux deviennent tellement opaques, quand on ne sait plus qui paie et qui reçoit, quand, sous prétexte que les biens collectifs sont gratuits, on finit par croire qu’ils ne coûtent rien. Le mécanisme de la solidarité peut alors éclater en un égoïsme généralisé, associé au sentiment que la société doit tout à chacun ». Cette longue citation, montre la pertinence des propos de Dubet, ainsi que le courage de dire nombre de vérités que la gauche politique comme le mouvement syndical feraient bien d’entendre.

Critique de l’égalité des chances

Dans les deux chapitres consacrés à l’égalité des chances et à sa critique, Dubet montre l’importance prise sur tous les plans par l’égalité des chances pour faire un premier constat : ce flot de déclarations, de mesures, de dispositifs dédiés à l’égalité des chances signifie trois choses : « il sanctionne les limites et les faiblesses du modèle de l’égalité des places, … il induit une très profonde transformation des représentations de la société, il affecte les processus de représentation politique et dessine un autre contrat social ; enfin, le modèle des chances s’impose quand les places sont plus rares. » D’une part, l’accent se déplace sur les discriminations dont sont victimes les minorités ethniques ou de genre, qui veulent voir reconnues leur identité ; d’autre part, l’égalité des chances signifie qu’injonction est faite aux individus d’être actifs et de mériter les chances qu’on leur offre. La responsabilité de la réussite devient individuelle.

De même qu’il a développé la critique de l’égalité des places, Dubet s’attelle à celle de l’égalité des chances, en montrant la distance entre les discours et la réalité. Premier constat, les inégalités se creusent et l’égalité des chances n’est pas en mesure de les réduire. Il souligne l’indifférence aux pauvres : « si la relative absence des femmes, des anciens chômeurs et des noirs parmi l’élite est profondément injuste, leur surreprésentation statistique dans les emplois les plus précaires, les plus pénibles et les moins bien payés est tout aussi scandaleuse, voire plus, car elle concerne beaucoup plus de gens ». … « Même si on ne peut conclure que l’égalité des chances est une ruse idéologique des élites pour masquer les conditions de leur reproduction, il reste que la différence de salaires entre les hommes et les femmes cadres supérieurs apparait souvent plus scandaleuse que l’assignation des femmes aux emplois les moins qualifiés et les moins stables. » Dubet consacre une place importante dans sa critique à l’école, domaine par excellence dans lequel l’égalité des chances est mise en œuvre. Il montre la dynamique sociale de la concurrence scolaire entre les familles, la guerre de tous contre tous et la « cruauté » d’un système qui rend les individus responsables de leur échec. Pour Dubet, l’égalité des chances repose sur un principe de justice fragile et discutable : le mérite. « Dans l’ombre de l’égalité des chances, il y a toujours un fond de darwinisme social ».

Priorité à l’égalité des places

Dans le dernier chapitre, François Dubet explicite ses préférences : « je plaide pour l’égalité des places parce qu’elle est plus favorable aux plus faibles et parce qu’elle rend davantage justice au modèle des chances que ce modèle lui-même. Au moment où le fonctionnement « naturel » de l’économie paraît menacer les bases de la société, il est urgent d’accorder la priorité à l’égalité des places, quitte à en renouveler profondément la mise en œuvre. ». Il commence par affirmer que « les inégalités font mal », aux individus comme à la société et qu’elles ne sont pas bonnes pour la démocratie. L’égalité relative des positions sociales est, pour Dubet, un bien en soi. Il est favorable à la réduction des écarts de revenus comme des conditions de vie ; il faut donc défendre les politiques de redistribution, ne pas avoir peur des impôts et oser taxer plus fortement « les franges supérieures des classes moyennes » (celles du dernier décile). Un argument majeur de Dubet en faveur de l’égalité des places est que « plus les inégalités entre les places sont réduites, plus l’égalité des chances est élevée ». Contre l’air du temps, Dubet réhabilite les politiques de redistribution qui réduisent les écarts (pas seulement de revenus) entre les positions sociales. Cela ne signifie pas un retour à un âge d’or mythique de l’Etat-providence et à un modèle social français paré de toutes les vertus, qu’il soit aujourd’hui plus conservateur que progressiste impose donc qu’il soit profondément repensé pour le rendre plus juste et plus efficace dans la lutte contre les inégalités. Dubet n’hésite pas à mettre les points sur les i : « Alors que la droite porte aux nues l’égalité des chances, la gauche est comme tétanisée : en termes philosophiques ou politiques, elle n’a rien à lui opposer. Elle fait donc de la surenchère sur ce terrain ou bien elle défend l’Etat-providence tel qu’il fonctionne, avec ses défauts et ses conservatismes, pour plaire à ses clientèles traditionnelles qui sont aussi les plus protégées. …. À terme, tout le monde défend ses acquis et se proclame d’autant plus radical qu’il ne veut rien changer. Pendant ce temps, la version libérale de l’égalité des chances s’impose dans les pratiques comme dans les faits, même si notre pays a dû mal à accepter ce changement. L’égalité des places pourrait constituer l’un des éléments de la reconstruction idéologique de la gauche à condition que celle-ci ait le courage de mécontenter une partie de son électorat et d’être autre chose que le parti des classes qualifiées et aisées. La gauche devrait aussi avoir la capacité de rompre avec les fables qu’elle aime se raconter sur l’Etat-providence et le service public, dont elle devient le gardien vétilleux faute de vouloir les transformer ».

Le livre de F. Dubet est bien plus qu’une évaluation des mérites respectifs des différentes manières de réduire les inégalités. C’est un ouvrage sur le modèle social français, son évolution, c’est une invitation à « repenser la justice sociale », à élaborer l’action possible dans le contexte d’aujourd’hui. C’est un grand livre qui doit alimenter le débat sur les politiques de réduction des inégalités.


PS :

La république des idées. Le Seuil février 2010