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France - Allemagne, compétitivité

samedi 12 mars 2011

La divergence de compétitivité entre la France et l’Allemagne

Le Conseil d’orientation pour l’emploi, COE, organisme public et Rexecode, bureau d’étude du patronat ont rendu public début mars un rapport qui a provoqué de nombreuses réactions et de toutes natures.

Le rapport met en évidence l’une des forces de l’Allemagne : la capacité à travailler ensemble, entre Etat fédéral et Régions, entre représentation politique et représentations économiques et sociales, entre employeurs et syndicats, entre grandes et moyennes entreprises. Sans idéaliser, car il demeure bien sûr des tensions et des divergences, l’Allemagne sait retenir une stratégie, la faire partager, la mettre en œuvre sur moyenne période.

A contrario, cette force révèle l’une des faiblesses françaises les plus coûteuses : l’incapacité à produire de l’unité et de la coopération. On le voit déjà dans les réactions au rapport qui partent dans tous les sens, au-delà des erreurs de l’Insee qui vont servir à balayer tout le rapport. L’incapacité à se mettre d’accord sur un diagnostic handicape le choix des solutions. Que dire de la coopération entre grandes entreprises et PME quand on lit les terribles accusations du médiateur de la sous-traitance ? Que dire de la qualité d’un dialogue social au jour le jour et sans perspectives de coopération sur quelques sujets essentiels comme les jeunes ou les discriminations qui fragilisent notre marché du travail ? Que dire de la coopération Etat-Régions ? Etc.

Il est pourtant clair que le différentiel France-Allemagne s’explique par de nombreux critères et que, parmi eux, le coût du travail, qui n’est pas le coût salarial, joue un rôle important, sans en être le plus déterminant. Peut-on imaginer aller plus loin ? Qui veut aller plus loin ?

Au-delà des disputes sur les chiffres et tel ou tel jugement et constat du rapport, une conclusion s’impose : il y a alerte et appel à actions.

Le résumé du rapport (annoté)

Tous les indicateurs montrent qu’en termes de compétitivité l’Allemagne et la France divergent depuis une dizaine d’années. Il y a dix ans, les exportations françaises représentaient 55 % des exportations allemandes. Elles en représentent aujourd’hui 40 %. Les pertes de parts de marché de la France concernent pratiquement tous les produits et toutes les régions de destination des exportations. Le prix moyen des exportations françaises a progressé entre 2003 et 2008 d’environ 8 % de plus que le prix des exportations allemandes. Les pertes de parts de marché se sont accompagnées d’une contraction relative de notre base industrielle. La valeur ajoutée créée par l’industrie implantée sur notre territoire représentait 50 % de la valeur ajoutée créée sur le territoire allemand en 2000. Ce poids a diminué à 40 % actuellement. De 2000 à 2007, par comparaison avec l’Allemagne, la France a perdu environ 13 % de ses entreprises industrielles.

1. Une véritable rupture est intervenue il y a dix ans.

La situation de perte de compétitivité par rapport à l’Allemagne n’a pas toujours été le cas au cours des dernières décennies. Au début des années 70, et après le premier choc pétrolier, l’Allemagne avait perdu des parts de marché alors que la France en gagnait. Par la suite, les parts de marché de la France ont fortement baissé dans la première partie des années 80 (fortes hausses des coûts intérieurs). La réunification allemande s’est accompagnée d’un recul de la part de marché de l’Allemagne, la France maintenant sa part de marché à l’exportation. A partir du début des années 2000 une divergence de compétitivité sans précédent historique apparaît au détriment de la France et depuis l’écart de compétitivité s’accroit.

2. Des causes souvent anciennes qui n’expliquent pas la rupture de l’an 2000.

« Douze pistes d’explication de l’écart de compétitivité :

  • 1 La culture industrielle et une opinion en Allemagne favorable à l’entreprise industrielle.
  • 2. La concentration des décideurs industriels.
  • 3 Le rôle et la pérennité des entreprises familiales de taille intermédiaire plus nombreuses en Allemagne.
  • 4 La proximité ente la recherche, l’éducation et l’industrie et l’importance accordée en Allemagne aux process industriels.
  • 5 La capacité des entreprises à travailler ensemble.
  • 6. La capacité des partenaires sociaux à travailler ensemble.
  • 7 Taille et solidité financière des entreprises.
  • 8 Instabilité législative et sur-réglementation en France.
  • 9 L’importance du service pour les industriels allemands.
  • 10. L’évolution des coûts.
  • 11 Le positionnement dans la gamme des produits.
  • 12 Un « écosystème » tourné vers l’exportation.

Toutes ces causes contribuent aux écarts de compétitivité. Cependant, la plupart d’entre elles sont anciennes et repérées depuis longtemps.

Elles peuvent difficilement expliquer la rupture récente. La divergence des niveaux de compétitivité apparue assez brutalement il y a dix ans doit être recherchée principalement dans des causes récentes. Or, c’est sur les coûts et les marges des entreprises qu’est apparue une très forte divergence depuis 2000 entre la France et l’Allemagne.

3. La France a perdu son avantage prix

L’enquête Coe-Rexecode auprès de quatre à cinq cents responsables d’achat dans les principaux pays européens permet de mesurer le jugement porté par les acheteurs sur plusieurs critères attachés aux produits offerts : qualité (durabilité, fiabilité), contenu en innovation, design et ergonomie (esthétique, présentation), services accompagnant le produit (délai, notices, etc.) et naturellement le prix.

Au cours des deux dernières décennies, les produits français ne devançaient en moyenne les produits allemands que sur un seul critère, celui du design et de l’ergonomie (notamment pour les biens de consommation). Sur tous les autres critères, à de notables exceptions près, l’avantage comparatif était en moyenne largement au bénéfice des produits allemands, la France compensant cela par des prix en moyenne moins élevés. La France a perdu au cours des années récentes le seul avantage comparatif qui était le sien, celui des prix moins élevés. La compétitivité-prix des produits allemands est même désormais souvent supérieure à celle des produits français.

4. La recherche et l’innovation

L’effort global de recherche est un peu plus élevé en Allemagne (2,6 % du PIB au lieu de 2,2 % pour la France) mais au total la différence reste relativement faible. L’écart est surtout important pour la recherche en entreprise (1,8 % du PIB en Allemagne, 1,3 % en France). Un effort de recherche plus important en France (déjà amorcé mais à consolider et poursuivre) constituerait à coup sûr un facteur de compétitivité.

5. Les coûts salariaux et les résultats d’exploitation des entreprises

Le rapport met l’accent sur le différentiel en matière de coûts du travail et de coût salarial. Mais les chiffres (de l’Insee) sur lesquels le rapport s’est appuyé se sont avérés faux ! Leur rectification aboutit au constat que les coûts horaires du travail dans l’industrie manufacturière sont à peu près identiques dans les deux pays, 33,16 € pour la France, 33,37 pour l’Allemagne en 2008. Ce qui modifie sensiblement le constat. Sauf que les chiffres s’apprécient en tendance et là l’Insee note que le coût horaire progresse plus vite depuis l’an 2000 en France qu’en Allemagne, de 38% pour la première de 17% pour la seconde.

Ce qui confirme au-delà des chiffres de comparaison à l’instant t, le propos du rapport sur la rupture qui intervient à partir de l’an 2000.

6. Divergence des politiques

Après la réunification, les autorités allemandes ont pris conscience du danger pour le site de production allemand. Une stratégie de compétitivité a alors été mise en œuvre méthodiquement et collectivement sur plusieurs années : maîtrise des déficits publics, investissements en recherche, réformes profondes du marché du travail, modération salariale durable.

A l’inverse et à peu près au même moment, la France a imposé une réduction forte et uniforme de la durée du travail par la loi, ce qui a considérablement et brutalement réduit le nombre moyen d’heures de travail effectivement réalisées par semaine, engendré une hausse des coûts horaires et des coûts unitaires de production et limité significativement les marges de négociation dans l’entreprise sur le triptyque « salaire-durée du travail-emploi ».

Le rapport vise les 35 heures de la loi 2000, mais oublie au passage les allégements de cotisations sociales.

Il peut apparaître surprenant rétrospectivement qu’au moment même où ils faisaient l’euro (et où la Chine entrait dans l’Organisation Mondiale du Commerce pour conquérir une position dominante sur le marché mondial) l’Allemagne et la France aient adopté des politiques aussi clairement opposées, la France s’engageant dans une politique défavorable à la compétitivité.

7. Divergence des résultats économiques

La stratégie allemande s’est avérée efficace non seulement pour la compétitivité mais aussi pour l’emploi. On observe en effet en Allemagne une progression importante du taux d’emploi, une progression du taux d’activité et un recul important du taux de chômage à partir de 2006. Grâce à une bonne coopération entre l’Etat, les employeurs et les salariés, la gestion conjoncturelle de l’emploi au cours de la crise s’est aussi avérée plus favorable à l’emploi en Allemagne qu’en France. Une des raisons parmi les plus importantes est que ce sont des entreprises rentables bénéficiant d’importantes réserves financières qui sont entrées dans la crise. Au total, le taux d’emploi a augmenté en Allemagne de 8 points de plus qu’en France depuis 2003 et le taux de chômage allemand qui était supérieur au taux français en 2003 est aujourd’hui inférieur.

[Ce n’est que dans un document annexe que le rapport aborde les lois Hartz qui ont profondément modifié le marché du travail en Allemagne et contribué à la dualisation de l’emploi avec un nombre important de travailleurs à temps partiels courts et très faiblement rémunérés. Il en est de même pour « l’outsourcing », autrement dit l’externalisation et le recours à fournisseurs situés dans les anciens pays de l’Est et le rapport reconnait au détour d’une phrase que cela a contribué à modifier le rapport de forces entre les salariés et les employeurs. Ce qui n’exempte pas le marché du travail français pour sa propre dualisation.]

8. Un facteur clé : la « capacité à travailler ensemble »

La « capacité à travailler ensemble » pour trouver les bons compromis et prendre en compte de façon pragmatique la contrainte de compétitivité est une caractéristique profonde de l’Allemagne beaucoup moins développée en France. Le modèle de négociation en Allemagne a lui-même été adapté dans les années récentes :

  • 1. mise en place au niveau de l’entreprise de négociations « globales » (augmentations salariales, temps et organisation flexible du travail, emploi et investissements).
  • 2. développement de pactes sociaux de compétitivité (actualisés en fonction du contexte).
  • 3. négociations d’établissement (en fonction de la situation concurrentielle propre à chacun des établissements). Les résultats macroéconomiques de l’Allemagne attestent de l’efficacité de cette approche.

Cinq orientations pour un « pacte de compétitivité industrielle ».

Il est urgent d’envisager un « Pacte de compétitivité industrielle » entre les pouvoirs publics et les organisations syndicales et professionnelles, pacte qui pourrait être fondé sur cinq priorités et engagements.

  • 1. Prendre en compte l’impératif de compétitivité dans toute réforme de la fiscalité ».
  • 2. Améliorer notre « capacité à travailler ensemble » pour adapter dans l’entreprise le compromis social (salaire-emploi-durée du travail) à la contrainte de compétitivité ».
  • 3. Accorder une plus grande importance au capital humain. »
  • 4. Axer plus nettement l’effort de formation et de recherche sur le couplage recherche-industrie et le process industriel ». Cela suppose des programmes de recherche plus orientés sur les process et les solutions industrielles mais surtout et avant tout des entreprises plus rentables capables de porter les risques de la recherche.
  • 5. Mettre en œuvre une mesure forte et urgente de recalage de nos coûts industriels

PS :

Sur le site de Rexecode (http://www.coe-rexecode.fr/), on trouvera, outre le rapport, une série de réactions de différents acteurs et économistes, une revue de presse ainsi que d’autres rapports abordant la question de la compétitivité.