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Gilets jaunes et syndicats, pourquoi ils ne peuvent pas s’entendre ?

samedi 23 février 2019

Pourquoi un mouvement qui exprime un malaise social et des revendications sur le pouvoir d’achat et la justice fiscale n’a pas rencontré le mouvement syndical et en retour pourquoi le mouvement syndical y a porté un regard plutôt critique ? En fait, la construction même de ce mouvement, son refus des corps intermédiaires et des institutions quelles qu’elles soient, ses modes d’action qui peuvent aller jusqu’à la violence, les courants de pensée extrémistes qui le composent ou qui l’ont infiltré sont contraires aux valeurs du syndicalisme d’aujourd’hui. Entre le syndicalisme et les gilets jaunes ce sont deux mondes qui ne se côtoient pas dans la vie courante et qui peinent à se comprendre. De quoi interroger le syndicalisme dans son ensemble et particulièrement les défenseurs d’un dialogue social construit et respectueux des différents acteurs.

Le mouvement de gilets jaunes a d’abord porté sur des revendications fiscales

Parti d’une protestation contre l’augmentation de la taxe carbone et le prix du gasoil, les premières revendications des initiateurs du mouvement ont plus largement porté sur le poids des impôts dans le budget des Français et des interrogations sur l’utilisation « du pognon » comme l’a dit sur une vidéo virale d’une des initiatrices du mouvement. De quoi choquer les responsables et militants syndicaux globalement attachés à la défense des services publics et de la protection sociale, financés par l’impôt et les cotisations sociales et qui fondent notre modèle social.

Certes, d’autres revendications sociales ont émergé notamment sur le thème du pouvoir d’achat …qui sont avancées depuis des années par les organisations syndicales. Mais, ce qui est frappant aussi dans ce mouvement, c’est que l’entreprise en est globalement absente. Les gilets jaunes s’insurgent contre les « privilèges » et les revenus des politiques alors qu’ils sont bien inférieurs aux revenus exorbitants des grands patrons du CAC 40 par exemple ou encore des footballeurs du PSG. Finalement ils s’adressent uniquement à l’État pour corriger les inégalités voire augmenter les salaires. Peut-être est-ce plus simple que de se confronter directement à son patron ?

Des modes d’action contraires à ceux habituellement utilisés par les syndicats

Les syndicats lancent des mots d’ordre collectivement débattus avec leurs militants et adhérents et souvent en intersyndicale. Ceux des gilets jaunes sont multiples et multiformes lancés par des individus ou des groupes d’individus qui revendiquent leur autonomie entre eux et par rapport aux partis ou syndicats.

Si les organisations syndicales des transports utilisent quelquefois et de moins en moins dans leurs actions des blocages ou des filtrages, les gilets jaunes lors des premiers « actes » ont utilisé cette « arme » quasi systématiquement et avec tous les excès que l’on a connu. Les plus choquants et en complète contradiction avec l’action syndicale ont été de forcer les automobilistes à montrer « patte jaune » sur les ronds-points.

De même, le non-respect des règles d’organisation des manifestations a systématiquement engendré de la violence et parfois des morts en obligeant les forces de l’ordre à canaliser les manifestants. Le manque d’organisation, l’absence de responsables et d’interlocuteurs crédibles vis-à-vis de la police et des préfectures ont encore aggravé la situation. Il aura fallu attendre plusieurs semaines pour que une partie des organisateurs d’événements se déclarent à la préfecture et essaient de mettre en place un service d’ordre dont l’efficacité a été plus que relative.

Bien sûr, il faut faire une distinction entre les gilets jaunes qui dénoncent pacifiquement les inégalités et ceux qui ont utilisé la violence comme mode d’action. Mais au-delà des casseurs et des extrémistes de toutes obédiences qui ont « surfé » sur la vague en y trouvant un terreau favorable, de nombreux gilets jaunes paraissent peu attachés aux valeurs républicaines, Fustigeant la démocratie représentative, au travers du RIC (référendum d’initiative citoyenne), il prônent une forme de démocratie directe caractéristique du populisme dont on sait qu’il laisse la place aux émotions plus qu’à la raison au risque de mettre à mal notre démocratie et notre modèle de société. Les sondages avaient détecté depuis quelques années et bien avant les gilets jaunes l’existence d’une telle remise en cause dans une partie de la population française.

Ainsi, les attaques personnelles en direction des dirigeants politiques, les intimidations ou même les exactions envers les élus de la majorité parlementaire, le racisme et l’antisémitisme qui s’expriment durant les manifestations ou encore la mise à sac de certains locaux syndicaux comme ceux de la CFDT à Marseille ou Dijon sont des actes qui ont été unanimement condamnés par les syndicats parce que contraires à leurs pratiques et au respect républicain des personnes et des biens.

Enfin, l’acceptation voire la pratique de la violence de certains manifestants, au-delà des différents groupuscules d’extrême droite ou d’extrême gauche, ne font plus partie du logiciel syndical depuis longtemps, même si certaines organisations contestataires très minoritaires peuvent quelquefois encore y être perméables.

Toutes ces pratiques délictueuses sont contraires au respect des règles républicaines qui font partie des critères de représentativité des syndicats.

Un mouvement de nature profondément politique

La contestation de la fiscalité avec une demande de payer moins d’impôts, le rejet des politiques du type « tous pourris » font penser à d’autres poussées de fièvre populistes en France telles que le boulangisme à la fin du XIX° siècle et le poujadisme dans les années cinquante. Les slogans largement partagés dans les manifestations et les réseaux sociaux appelant à la démission du Président ou à la mise en place du RIC montrent qu’une frange non négligeable des gilets jaunes s’est positionnée dans une contestation politique très claire bien loin des revendications fiscales ou sociales initiales. Le parcours, souvent caché, d’un certain nombre des leaders du mouvement montre souvent une sensibilité proche de l’extrême droite.

Gilets jaunes – syndicats, deux mondes qui ne se connaissent pas

Bien sûr, il faudra des analyses sociologiques pointues pour mieux comprendre ce qui s’est passé. Toutefois, on a pu constater que beaucoup de gilets jaunes travaillent dans des petites entreprises ou dans des secteurs, notamment les services, où le syndicalisme est absent. Il y a aussi beaucoup d’autoentrepreneurs, notamment dépendant des plateformes de services. Notons aussi la présence importante et active de jeunes femmes en situation précaire sur le plan professionnel ou/et personnel, population que souvent le syndicalisme a du mal à atteindre et à prendre en charge. Il y a aussi beaucoup d’entrepreneurs, notamment des artisans qui ne se sentent pas concernés par le syndicalisme salarié ou patronal auquel ils sont souvent opposés.

Ces populations ont globalement une mauvaise image du syndicalisme dont ils ne voient pas l’action sur le terrain et qu’ils résument à des responsables interviewés à la sortie des palais de l’État ou en début de manifestations dont ils ne perçoivent pas les objectifs et encore moins les résultats.

Du côté syndical, il y a une certaine amertume vis-à-vis de personnes qui dans les entreprises n’ont jamais levé le bout du doigt pour défendre une revendication face à leur patron et qui d’un seul coup se réveillent et en appellent à l’État pour régler des questions de pouvoir d’achat qui devraient d’abord être abordées dans l’entreprise.

De quoi engendrer une grande frustration de la part des syndicats qui se battent contre les inégalités sociales au jour le jour et chaque jour de l’année à tous les niveaux de la société.

Un défi pour le syndicalisme !

C’est effectivement le véritable défi lancé au syndicalisme qui doit renouer le contact avec toute une partie des salariés qu’il ne rencontre pas ou avec difficulté. La question n’est pas nouvelle et les différents leaders syndicaux se sont déjà souvent exprimés sur cette question. Le message social et l’expression de la détresse d’une population qui subit de plein fouet la fracture sociale et territoriale doit trouver des réponses syndicales. Elles devront démontrer l’intérêt et l’efficacité du syndicalisme dans et hors l’entreprise notamment sur le thème central de la lutte contre les inégalités. Cela passe d’abord par plus de proximité, plus de temps passé et de moyens consacrés à l’écoute des travailleurs. Une révolution culturelle que certaines organisations et notamment la CFDT ont engagée déjà depuis de nombreuses années.