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Jean Louis Malys : un responsable engagé convaincu de l’efficacité du dialogue social

samedi 7 juillet 2018

Jean-Louis Malys a été secrétaire national de la CFDT de 2006 à 2016 après un parcours syndical qui l’a mené de l’entreprise à la direction confédérale de la CFDT. Il a notamment été le responsable du dossier des retraites. Il est encore aujourd’hui Vice-Président de l’AGIRC-ARCCO. Ce sont les réactions à la loi Travail qui l’ont amené à écrire son livre « Agir pour un idéal imparfait » (Editions de L’Aube) pour distinguer les deux formes de syndicalisme qui coexistent en France. Il y évoque aussi l’engagement militant et citoyen ainsi que les bouleversements qui secouent notre monde. Il y affirme surtout sa conviction profonde de l’efficacité d’un syndicalisme réformiste à l’écoute des salariés et s’appuyant sur un dialogue social approfondi pour trouver des réponses à leurs attentes et problèmes.

Jean-Louis Malys, vous dites dans votre livre que le dialogue social est un atout pour l’entreprise. Cet avis n’est pas partagé par tout le monde, vous le savez. Alors, pour vous, en quoi est-ce un atout ?

Au fil des temps, les sociétés se sont démocratisées et ont trouvé des modes de régulation plus collectifs. L’entreprise, elle, est restée sur un registre quasi monarchique : le détenteur du capital a presque toujours seul le pouvoir. Or le monde a changé. La concurrence entraine de la part des clients des exigences nouvelles de qualité. Pour l’atteindre, les compétences des travailleurs et leur mobilisation sont de plus en plus indispensables. Ceux-ci souhaitent être davantage impliqués dans la vie de l’entreprise ou du service. Ils veulent être des acteurs plus que des sujets. Le système monarchique n’est plus adapté. Il faut au minimum une monarchie éclairée et ouverte ou, mieux encore, une forme de démocratie sociale où la co-construction, le respect et le dialogue entre les acteurs deviennent le fondement du fonctionnement de l’entreprise. Aujourd’hui, et je le démontre dans le livre, l’entreprise en tant qu’espace de production (à distinguer du statut de la société) n’appartient pas au seul détenteur du capital. Elle appartient aussi aux salariés qui amènent leur savoir-faire, leurs compétences, leur engagement.

Je suis toujours frappé de constater combien les salariés s’impliquent au travail y compris pour les tâches qui peuvent paraître les plus basiques. Car au-delà des procédures souvent très codifiées, il faut toujours gérer la vraie vie, les imprévus, les incidents, être attentif à ce que l’on fait. L’enquête de la CFDT « Parlons Travail » élaborée à partir des réponses de plus de 200 000 participants montre cette implication, cette satisfaction et cette fierté du travail bien fait malgré toutes les nuisances et insatisfactions qui perdurent.

Bien sûr, entre employeurs et salariés, les intérêts sont aussi différents. Pour faire simple, les employeurs recherchent la meilleure rentabilité possible pour leur entreprise ce qui est normal. Les salariés veulent une certaine qualité de vie au travail, leur reconnaissance par un salaire décent et un refus des injustices, ce qui est légitime. La confrontation de ces logiques différentes peut entrainer des conflits plus ou moins aigus. Il n’est pas question de les nier mais au contraire de les assumer, de les réguler et de trouver finalement des solutions positives qui permettent de les dépasser.

Pour cela, pour éviter ces crises, mieux vaut le dialogue entre l’employeur et les syndicats. En effet, la représentation collective corrige partiellement mais réellement l’inégalité de pouvoir et de droit inhérente au contrat de travail entre un agent, un salarié et son employeur. Elle permet une liberté de ton qui met en exergue les éventuels dysfonctionnements, insatisfactions ou doutes que la hiérarchie ne peut ou ne veut pas toujours voir et rapporter à l’employeur.

C’est l’employeur qui a évidemment le pouvoir dans l’entreprise, pourtant, même si ce n’est pas toujours simple, si les interlocuteurs ne sont pas toujours faciles, c’est lui qui a la clé pour favoriser le dialogue, amener un climat de confiance et d’écoute réciproque. Oser ce dialogue social est une démonstration d’intelligence, de légitimé et de robustesse de sa gouvernance. Celui qui refuse cet espace de dialogue collectif a souvent peur de révéler ses faiblesses et ses incohérences.

Ce discours réformiste qui reconnaît la légitimité des acteurs et la recherche de compromis positifs n’est pas non plus partagé par tous les syndicalistes. D’autres semblent plus contestataires et partisans d’une confrontation continuelle avec les employeurs. Pouvez vous nous dire sur quoi se fondent de telles différences ?

Effectivement, il y a bien deux types de syndicalisme dans notre pays et ceux-ci vont continuer à coexister. Il faut finalement identifier et assumer ces différences. Ceux qui se situent dans le camp réformiste sont de plus en plus nombreux et provoquent des réactions de plus en plus violentes de la part du camp que l’on qualifiera de contestataire. De ce point de vue, la première place acquise par le CFDT dans le secteur privé est un événement historique dans l’histoire sociale de notre pays dont certains n’ont pas encore tiré toutes les conséquences. Ceux qui, aveuglés par le passé, ont un complexe de supériorité se fourvoient autant que ceux qui n’assumeraient pas leurs nouvelles responsabilités de syndicat majoritaire.

Pour revenir à cette différenciation des deux types de syndicalisme, on peut dire que ce qui résume le mieux les divergences de fond, c’est l’appréciation de la place de la « lutte des classes » dans les enjeux qui se posent aux citoyens et aux travailleurs. Certains font de la lutte des classes un prisme permanent et une grille unique pour décrypter les contradictions que génèrent nos sociétés humaines. Mais une seule clé de lecture, quelle qu’elle soit, ne permet plus de comprendre de façon intelligente notre monde complexe et ses évolutions si rapides. Je dirais même qu’aucune idéologie à elle seule ne peut être satisfaisante et source de solutions. Celles qui prétendent répondre à tout, celles qui se veulent globalisantes, qu’elles soient politiques, philosophiques ou religieuses ne peuvent secréter que des formes de totalitarisme et d’intolérance inavouée. Libérés du carcan de ces idéologies très souvent dépassées ou réductrices, il nous faut penser par nous-mêmes, quitte à « picorer » dans ce que la pensée humaine a produit depuis des siècles à travers ses idées généreuses et ses utopies émancipatrices.

Et les acteurs sociaux, où en sont-ils ?

Le patronat a une action qui se rapproche plus du lobbying et d’un intérêt à court terme que d’une réflexion approfondie sur la place de l’entreprise dans la société et sa finalité. Finalement les discours radicaux de certains syndicalistes lui conviennent bien. Chacun se met dans sa position de repli sans chercher de compromis et on peut même dire que certains patrons sont paradoxalement favorables à la lutte des classes radicale qui leur permet d’éviter des concessions ! Il existe fort heureusement un fossé entre cette posture de combat frontal et l’attitude de beaucoup d’employeurs qui ont compris l’enjeu que constitue un dialogue social constructif pour la réussite de leur entreprise dans une société plus durable et plus vivable.

Il faut ajouter que l’actuel gouvernement, par son incapacité à faire confiance aux corps intermédiaires syndicaux ou associatifs, par des réformes au forceps et, plus particulièrement, par les ordonnances sur les relations au travail, contribue aux postures défensives et ne favorise pas un dialogue social éclairé et utile.

En face, la CFDT cherche à s’appuyer sur deux piliers indissociables.

D’abord assumer son réformisme dans son action syndicale revendicative pour être utile aux salariés et agents, c’est-à-dire peser sur les déséquilibres qui portent atteinte à leurs droits et rechercher les compromis entre les différentes logiques qui cohabitent dans le monde du travail. C’est une logique de résultat et d’efficacité plus utile qu’une posture de simple contestation et finalement d’échec.

Ensuite s’appuyer sur une vision généreuse et émancipatrice de la société où la confiance, la coopération contribuent à davantage de justice, d’égalité et de bien-être pour tous. C’est pourquoi la CFDT lie intimement son action syndicale à des enjeux sociétaux tels que la lutte contre les discriminations, l’égalité hommes/femmes, les transitions numériques et environnementales et finalement la recherche de l’intérêt général qui amène à se préoccuper de l’impact de l’entreprise et du travail sur sa périphérie proche ou plus lointaine.

D’une certaine manière, les syndicats qui se déclarent « purs et durs » font un peu l’inverse. D’une part, une apparence de radicalité sur les enjeux sociaux économiques qui ne donne que peu de place au dialogue et aux compromis qui s’imposent, et donc aux résultats de leurs action et, d’autre part, une application quelque peu élastique des valeurs humanistes et républicaines sur le terrain, comme le montrent des formes de violence ou d’intolérance pour ceux qui sont en désaccord avec eux.

Comme l’a dit Laurent Berger au congrès confédéral de Rennes en juin dernier :

« Le syndicalisme est mortel quand il se contente de dénoncer, quand il montre son impuissance, quand il est incapable d’avoir une réponse sans ambiguïté face au FN, quand il a besoin d’injurier et de menacer ceux qui ne sont pas d’accord ! ».

Moi aussi, je préfère un syndicalisme utile, concret et qui apporte des solutions aux gens. C’est au final plus compliqué, plus exigeant mais c’est ce syndicalisme là qui a de l’avenir !

Dans votre livre, vous parlez de l’engagement militant, vous pouvez en dire quelques mots ?

Le syndicalisme ou l’engagement militant sont évidemment au service du collectif mais ils sont aussi incontestablement une voie d’émancipation et de développement personnel. On s’enrichit de rencontres, d’expériences diverses et on acquiert des compétences et des capacités dont on s’étonne soi-même. C’est ce qu’on appelle l’éducation populaire si importante pour tous mais particulièrement pour ceux qui n’ont pas eu la chance ou le profil pour faire des études classiques. Personnellement, je n’aurais jamais cru avoir un tel parcours, depuis mon embauche comme ouvrier sidérurgiste devenu jeune militant dans mon entreprise, puis dirigeant syndical dans la branche sidérurgie, enfin secrétaire général de ma région Lorraine et finalement Secrétaire national à la Confédération. Je ne considère aucune de ces étapes comme une promotion personnelle ou un aboutissement mais plutôt, à chaque fois, comme une nouvelle opportunité de m’enrichir, d’être utile et acteur là où on m’a accordé sa confiance. Cette vie militante m’a souvent mis à l’épreuve mais, loin de vivre une sorte de sacerdoce douloureux, à chacune de ces étapes de ma vie professionnelle et militante, j’ai toujours pris énormément de plaisir à faire ce que je faisais et je continue encore aujourd’hui, avec moins de responsabilité mais avec le même état d’esprit.