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Joseph E. Stiglitz « Le triomphe de la cupidité »

mercredi 3 mars 2010

Un livre indispensable

Quand on a refermé le dernier livre de Stiglitz, une critique mordante du monde de la finance américaine, on se dit que la partie est encore loin d’être gagnée, tant ceux qui portent la responsabilité de la débâcle financière qui nous a conduit au bord du gouffre sont encore dans la place et ont encore une influence décisive sur les politiques mises en œuvre et les amorces de réforme du système financier. Stiglitz décortique avec pédagogie la mécanique de la déréglementation, de la libéralisation financière sans contrôle, qui a conduit à la crise. Mais il démontre aussi la timidité des réformes entreprises comme s’il suffisait de déverser des milliards de dollars pour éviter que les mêmes erreurs ne conduisent pas aux mêmes conséquences. Stiglitz rappelle la mise en garde que le président Eisenhower avait adressé à la Nation contre le complexe militaro-industriel dans son discours d’adieu. Au complexe militaro-industriel, Stiglitz ajoute aujourd’hui la finance (ainsi que les industries pharmaceutiques, le pétrole et le charbon).

Son livre est aussi une attaque en règle contre les « fanatiques du marché » et, une leçon d’économie à la portée de tout un chacun. La bataille que mène Stiglitz est une bataille d’idées. Dans le chapitre consacré à la réforme de la science économique, il rapporte anecdote très significative. Lors d’une réunion à Davos en janvier 2008, où il expliquait comment la bulle financière s’était développée, etc., des dirigeants de banques centrales l’avait interrompu en s’exclamant que personne ne l’avait prédit. Et Stiglitz d’écrire : « En un sens, ces dirigeants avaient raison : aucune voix crédible dans leur milieu n’avait contesté l’opinion dominante ».

Ce livre se lit avec facilité grâce à sa qualité d’écriture et l’effort d’explication dans les termes les plus simples, sans l’usage d’un jargon qui fasse blocage à la compréhension. Toute la première moitié du livre permet de comprendre comment, avec la contre-révolution intellectuelle des années 80, l’élite de la finance va obtenir la libéralisation sur laquelle vont pouvoir s’épanouir des innovations financières et des pratiques permettant l’enrichissement sans limites au péril de la crise et de ses effets dévastateurs sur l’économie et des millions de gens qui se retrouvent spoliés, au chômage et dans la misère. Stiglitz montre comment ceux qui ont conduit à cette catastrophe sont encore largement aux commandes et influents et ne sont pas les mieux placés pour entreprendre les réformes nécessaires du système financier et mettre un terme aux dérives dangereuses pour la finance, pour l’ensemble de l’économie et intolérables sur le plan politique comme sur le plan moral.

Stiglitz conclut son livre sur le constat de la crise morale de l’Amérique et la nécessité de retrouver des comportements plus civiques pour faire face aux défis qui attendent les Etats-Unis et le reste du monde : défis de la gouvernance mondiale, du réchauffement climatique, des inégalités croissantes et de la misère, de la réorientation de l’économie vers un autre type de développement. Stiglitz en appelle à « un nouvel ordre capitaliste » pour que cesse le triomphe de la cupidité, autrement dit à des dispositifs de régulation et de planification, définis par les partenaires sociaux et les autorités politiques pour structurer et maîtriser les mouvements des marchés