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Les aspirations des Français

dimanche 13 juin 2010

Une poussée en faveur de plus d’égalité

L’Association pour la recherche sur les systèmes de valeurs (http//www.valeurs-France.fr), animée par Pierre Bréchon de l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble vient de faire paraître les résultats de sa quatrième enquête depuis 1981 sur les comportements et les aspirations des Français. Pierre Bréchon et Jean-François Tchernia, les publient dans « la France à travers ses valeurs », Armand Colin, livre sur lequel une double page du Monde (25 avril 2009) a attiré l’attention. La possibilité de comparer sur près de 30 ans les réponses d’un échantillon de 3071 Français à des questions identiques fournit des résultats fort intéressants. Les enseignements qu’on peut en tirer sont d’ailleurs cohérents avec ce que l’on peut observer dans les autres pays européens, au-delà des différences nationales.

Premier fait notable :
la demande d’égalité est devenue plus importante que celle de liberté (57 % contre 40 %). Ce net renversement de tendance marque un retour des valeurs égalitaires et s’accompagne d’une réévaluation du rôle de l’État et d’une attention accrue aux politiques sociales. Or il se manifeste nettement en 2008, avant même la crise financière et l’entrée en récession qui ne peuvent que le renforcer. L’idée de contrôler plus sérieusement les entreprises passe de 28 % en 1999 à 42 % en 2008. La confiance dans les syndicats, en particulier chez les jeunes, augmente – ce qui ne veut pas dire qu’ils y adhèrent ou y militent davantage – comme le nombre des partisans d’un changement radical de la société. Parallèlement, on constate une défiance croissante vis-à-vis de l’économie de marché, qui dépasse les différences en termes de profession, de diplômes ou de revenus.

Plus des trois quarts des Français estiment que le travail est un facteur d’intégration sociale, permettant de développer pleinement ses capacités ; le chômage est perçu comme déstructurant : 60 % des interrogés partagent l’idée que les gens qui ne travaillent pas deviennent paresseux. Plus on occupe une position basse dans la hiérarchie professionnelle, moins on se déclare satisfait de son travail et de sa rémunération, signe indéniable de malaise, qu’a tenté d’exploiter le « travailler plus pour gagner plus ». On note que les ouvriers et les employés valorisent le plus l’esprit d’économie et la lutte contre l’inflation, tandis que les cadres, les chefs d’entreprises et les professions intellectuelles développent plutôt des attentes en termes de réalisation de soi.

En tous domaines l’individualisation progresse :
chacun affirme son autonomie, sa capacité d’orienter son action sans être contrôlé et contraint, son souci de voir son domaine respecté comme il doit le faire pour son voisin. La perte d’influence des idéologies et des religions contribue à cette affirmation de l’autonomie individuelle. L’euthanasie, le divorce, l’avortement, l’homosexualité sont largement et de plus en plus considérés comme des pratiques légitimes. De même s’affirme la quête d’un couple familial stable, aux relations égalitaires, accueillant aux enfants dont il faut respecter la personnalité. La norme antiraciste progresse ainsi que les valeurs de tolérance : on juge les individus plus sur ce qu’ils font que sur leurs attributs de naissance (genre, religion, couleur de peau, origine géographique).

Mais si les Français ne sont ni très altruistes, ni très solidaires, ils ne le sont pas moins qu’avant.
Ils s’intéressent plutôt un peu plus à la politique. Mais leur investissement politique est plus facilement critique et protestataire. Surtout chacun se compose son mélange de convictions, en empruntant à la fois aux valeurs de gauche et aux valeurs de droite : comme les idéologies, le clivage droite de gauche se fluidifie chez le plus grand nombre.

Pour autant, il demeure un segment de l’opinion française rétif à l’évolution des mœurs familiales, à l’abolition de la peine de mort, négatif sur l’immigration, craintif à l’égard des changements du monde, de l’économique et du social. Ces attitudes minoritaires de repli s’intègrent dans un paysage de retour en force du sentiment de fierté nationale : 90 % des interrogés se déclarent « fiers d’être Français » (+ 8 points par rapport à 1981 ; 39% se déclarent « très fiers »). Être Français dépend moins des origines dans l’Hexagone (à peine la moitié de l’échantillon) que du respect de la loi et des institutions françaises (98 %).

Cette fierté française demeure celle d’une France ouverte au monde, travaillée par l’intégration européenne et la mondialisation. Cependant les traces du débat de 2005 sur le projet de traité constitutionnel sont bien présentes, révélatrices de profondes inquiétudes sur cette ouverture : à droite, les craintes sont davantage exprimées vis-à-vis de l’identité nationale et à gauche sur les acquis sociaux. On sent derrière l’adhésion au projet européen une inquiétude et une critique sur ses réalisations et ses modalités.

Or, un mouvement de fond, cohérent avec l’individualisation et les comportements qu’elle suscite, s’affiche en faveur d’une demande du respect de l’autorité (de 60 % en 1981 à 79 % !), demande d’ordre dans la sphère publique, qui n’est pas pour autant celle d’un retour à une société d’ordre moral.

Ce tableau indique bien les fragilités de notre société,
délitée par l’individualisation et l’affaiblissement des corps intermédiaires. Or ces faiblesses sont accrues par des mouvements d’opinion erratiques, enregistrés et amplifiés par les médias de masse. A la faveur du contexte international et de la crise économique, des minorités extrêmes, de gauche ou de droite, peuvent les exploiter au bénéfice d’une renaissance d’idéologies radicales et dangereuses. N’oublions pas ce qui s’est passé dans la période postérieure à 1929..