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Les enjeux économiques, démographiques et politiques de l’arrivée des émigrés en Allemagne

mercredi 4 novembre 2015

Les images de l’accueil chaleureux des émigrés syriens et irakiens à Munich et dans bien des villes allemandes ont fait le tour du monde. Derrière la générosité réelle des allemands, choqués par des images rappelant une triste période, d’autres considérations rentrent en jeu.

L’Allemagne et l’émigration, une relation pas si nouvelle que cela

Les immigrés issus des pays du Moyen-Orient sont attirés par les perspectives d’emploi positives dans le pays. Mais avant même les vagues actuelles d’émigration, les statistiques nous apprennent qu’en 2013, l’Allemagne est devenue la deuxième destination de l’immigration au monde, après les États-Unis et qu’un habitant de l’Allemagne sur cinq est désormais étranger. En effet, avec 10,9 millions d’immigrés sur 81 millions d’habitants, le nombre d’immigrés a atteint en 2014 son plus haut niveau depuis 2005. Qu’ils possèdent un passeport ou non, les immigrés représentent 13,4 % de la population de la République fédérale contre 11,6 % en France. (Voir les données statistiques en annexe). Il s’agit aujourd’hui d’une émigration essentiellement européenne.

Un engagement financier réel du gouvernement fédéral

Le gouvernement fédéral a annoncé qu’il mettait, pour l’année 2016, 3 milliards d’euros à la disposition des Länder (régions) pour gérer l’arrivée massive des réfugiés du Moyen-Orient, affectant lui-même directement 3 milliards d’euros. Ce plan représente plus de 60% des dépenses supplémentaires prévues initialement dans le budget fédéral de 2016. Cette crise migratoire a donc une première vertu de contraindre l’Allemagne à dépenser plus. La construction de 150 000 hébergements permettant de passer l’hiver est ainsi prévue par l’État fédéral. À cela s’ajoutent près de 300 000 logements qui seront construits par les communes.

Les enjeux démographiques et économiques

La situation démographique allemande est alarmante, le pays a besoin d’habitants et manque de main d’œuvre qualifiée. Selon la Chambre de commerce et d’industrie allemande, une entreprise allemande sur cinq cherche aujourd’hui à embaucher par-delà les frontières, un chiffre qui a doublé en trois ans.

La population allemande vieillit de façon inquiétante. Selon les prévisions des Nations unies, elle pourrait chuter à 63 millions d’habitants en 2100 si le taux de natalité ne repart pas à la hausse d’ici là. Angela Merkel est, depuis longtemps, favorable à une politique d’immigration plus active pour préparer l’avenir, car la crise démographique commencera réellement en 2025.

Dans le court terme, la reprise de la consommation allemande, si elle est réelle, demeure faible au regard de la situation de l’emploi et des augmentations de salaires consenties. L’Allemagne a clairement besoin d’un apport massif de population jeune et prompte à consommer.

De vastes réformes pour faciliter l’accès des réfugiés au marché du travail

Désormais, l’interdiction d’accès au marché du travail pour les demandeurs d’asile sera levée après 3 mois au lieu de 9. Le délai au-delà duquel ils pourront faire de l’intérim a été avancé de quatre à trois mois. Les équipes des agences pour l’emploi seront renforcées pour proposer des emplois ou des formations aux migrants. L’Allemagne facilite aussi activement l’insertion des demandeurs d’asile en leur offrant 300 heures de cours d’allemand dès leur arrivée, portées à 600 heures une fois leur demande d’asile acceptée. Par ailleurs, un diplôme allemand déclenchera automatiquement une autorisation de séjour.
En contrepartie, la durée de suspension des mesures d’expulsion en cas de rejet des demandes d’asile a été raccourcie de six à trois mois.
Soutenu par les syndicats du DGB et les organisations patronales du BDA, le gouvernement essaie effectivement de convertir l’afflux de réfugiés en opportunité pour son marché du travail.

Les enjeux politiques sont centraux pour la chancelière

Angela Merkel prouve qu’elle a entendu l’appel d’une partie (majoritaire) de sa population. Pour la chancelière, c’est aussi une opportunité en termes de politique européenne. D’abord, en prenant le contre-pied de la plupart des dirigeants européens, elle apparaît comme le défenseur des réfugiés sur le Vieux continent et lui permet de donner le ton en Europe. Angela Merkel, qui avait prévenu que l’ouverture des frontières était « une mesure temporaire », doit donc trouver rapidement une solution européenne à la crise. On comprend qu’elle ait plaidé pour « une répartition européenne » des migrants. En réalité, il n’est pas certain que la chancelière puisse, une fois l’enthousiasme des premiers jours retombé et les critiques de sa droite relancées, maintenir sa politique actuelle d’ouverture.

Par ailleurs, l’occasion était trop belle pour elle de redorer le blason de son pays. L’Allemagne apparaît désormais comme un modèle d’ouverture et de générosité. C’est un changement total d’image par rapport à l’image d’égoïsme et de dureté qu’elle avait pu acquérir dans la crise grecque. C’est aussi l’occasion pour Angela Merkel de faire oublier l’indifférence complète qui a prévalu concernant la gestion de la crise migratoire par les deux principaux pays frontaliers, l’Italie et la Grèce. Là encore, l’Allemagne, en gagnant la bataille de la communication, est en position de force pour imposer sa solution dans les mois qui viennent. Du reste, ce changement d’image peut également jouer de tout son poids dans d’autres négociations, notamment celle de la réforme de la zone euro.
Mais il convient de ne pas oublier l’ambiguïté de la situation d’Angela Merkel et son numéro d’équilibriste avec la droite de son camp. Depuis 2005, la chancelière mène une politique de recentrage de la CDU, son parti, tout en maintenant dans son giron l’aile la plus conservatrice de la droite allemande. Ce numéro se poursuit. Affaire à suivre !


Annexe
D’où viennent les immigrants en Allemagne, en 2013 ?

1. Pologne (197.009 arrivées), 2. Roumanie (135.416), 3. Italie (60.651), 4. Bulgarie (59.323), 5. Hongrie (58.993), 6. Espagne (44.119), 7. Grèce (34.728), 8. Russie (33.233), 9. États-Unis (31.418), 10. Serbie (28.093), 11. Turquie (26.390 arrivées, pour 33.644 départs), 12. Croatie (25.200), 13. Chine (23.014), 14. France (22.644 arrivées, 17.180 départs), 15. Syrie (18.789), 16. Royaume-Uni (18.724), 17. Inde (18.707), 18. Autriche (18.629), 19. Suisse (17.923), 20. Slovaquie (14.932).

Chiffres 2013. Source : Rapport fédéral 2013 sur l’émigration


Sources