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Retour sur le Congrès de la CGT à Marseille

mardi 24 mai 2016

Que dire du Congrès CGT qui s’est réuni à Marseille du 18 au 22 avril 2016 ?

Le durcissement confirmé

Sur le fond, les militants CGT ont confirmé voire même amplifié le durcissement proposé par la direction confédérale : retour au syndicalisme de classe et de masse, critique virulente du dialogue social en opposition au « véritable » syndicalisme « qui ne lâche rien » et propose des réformes « modernes » : les 32 h sensées créer 4 millions d’emploi et un code du travail du XXIème siècle dont on ne connait pas très bien les contours. Ce congrès tire donc un trait final sur 20 années d’évolution de la CGT vers un syndicalisme qui donnait une plus grande place au dialogue social et à la négociation collective pour revenir au syndicalisme de confrontation des années 70-80.

L’opposition à la Loi El Khomri a dominé les débats du Congrès revenant comme un leitmotiv dans la plupart des interventions. Le débat a essentiellement porté pendant deux jours sur le mode d’action pour obtenir le retrait de la Loi : la CGT devait-elle appeler tout de suite à la grève reconductible ou la proposer aux travailleurs en assemblée générale sur les lieux de travail ? La discussion sur le texte d’appel proposé par la direction était finalement avancée d’une journée pour céder à la pression de l’aile gauche de l’organisation. Le texte proposé par la direction confédérale a été voté par une majorité de délégués mais environ un quart de la salle s’y est opposé ou n’a pas participé au vote (impossible à déterminer exactement, les votes à main levée n’ont pas été comptés).

À noter encore les attaques frontales contre le gouvernement soumis aux volontés du Medef et notamment envers le Président de la République accusé de faire pire que Sarkozy et assimilé comme chef de guerre aux père et fils Bush, à Poutine ou Netanyahou par Philippe Martinez lui-même. La salle n’a pas été en reste en sifflant copieusement le représentant du Parti socialiste invité au Congrès.

Les militants de la CGT ont confirmé les distances prises avec le syndicalisme rassemblé, déjà exprimées dans le rapport d’activité et par Philippe Martinez dans son introduction. Ainsi a-t-il critiqué la relation privilégiée avec la CFDT durant le mandat de Bernard Thibault. Celle-ci est considérée aujourd’hui comme porteuse d’accompagnement de la crise du capitalisme et négociant les reculs. Certains délégués assimilant le syndicalisme rassemblé à cette relation privilégiée ont même demandé le retrait du terme du texte. La résolution sur le syndicalisme rassemblé a d’ailleurs été la plus mal votée (63,7 %).

Plus positive est la volonté affichée de la CGT de s’adresser à toutes les formes de salariat ou de relation effective de subordination. Ainsi, la CGT veut s’ouvrir aux précaires, aux autoentrepreneurs, aux travailleurs indépendants, etc… Elle veut aussi s’ouvrir davantage aux jeunes, assez présents dans les intervenants et surtout aux femmes. L’égalité homme-femme a été largement abordée par Philippe Martinez dans son introduction et sa conclusion du Congrès.

Une unité qui reste encore à construire et un avenir incertain

Mais l’unité de la centrale de Montreuil reste encore manifestement à construire à la suite de ce Congrès. En effet, les votes qu’ils soient sur l’activité ou dans les résolutions ont fait apparaître une opposition de l’ordre de 25 à 30 % à la direction confédérale. L’extrême gauche, pourtant courtisée par Philippe Martinez dans son introduction, ne l’a pas suivi dans les votes. Le conflit avec la fédération Santé (2ème fédération de la CGT avec plus de 70 000 syndiqués) a certainement pesé de façon non négligeable. En effet, l’ancienne secrétaire générale de la fédération (la compagne de Philippe Martinez) vient d’être démise de ses fonctions pour ne pas avoir respecté le mandat fédéral lors de la constitution de la CEC au dernier Comité confédéral national. Par ailleurs, aucun membre présenté par cette fédération n’a été retenu sur la liste présentée au Congrès. La liste présentée par la CCN n’a finalement comporté que 50 candidats (contre 56 prévus au départ) pour respecter la parité. Ils ont tous été largement élus y compris des responsables « modernistes ». Sur la forme, il faut signaler la qualité des interventions des délégués qui ont manifestement été « triés sur le volet » par les UD et les fédérations sous la vigilance de la direction Confédérale. À noter aussi l’alternance femme/homme quasi systématique dans les interventions durant le congrès pour illustrer la volonté partagée de l’organisation de promouvoir l’égalité femme/homme.

Par contre, la CGT a encore des progrès à faire en matière d’organisation des débats : non-respect des horaires ; de nombreuses interventions hors sujet notamment sur l’action contre la loi El Khomri ; ordre du jour bousculé en cours de débat sur une résolution pour organiser la discussion sur l’appel du Congrès à l’action du 28 avril sans que le texte n’ait été distribué aux délégués… D’autre part, les amendements aux résolutions, s’ils ont été discutés, intégrés ou refusés par des commissions élues en début de congrès, n’ont pas été débattus ni votés en plénière, ce qui a amené quelques frustrations supplémentaires.

Globalement, mis à part à quelques moments où la température est un peu montée notamment de la part des opposants à la ligne confédérale, ce Congrès a été plutôt calme. Les intervenants dans les débats ont plutôt été écoutés par la salle et sagement applaudis pour la plupart. Les deux interventions de Philippe Martinez ont elles aussi été écoutées avec attention, très peu interrompues par des manifestations d’adhésion ou de rejet et applaudies au final sans débordements d’enthousiasme excessif.

Si l’opposition à la loi El Khomri a reçu le soutien de l’ensemble des délégués et marqué les débats au risque d’en masquer d’autres, c’est maintenant que les questions se posent pour la direction confédérale. Le rassemblement attendu au prix d’un durcissement des orientations confédérales n’a pas vraiment eu lieu et l’unité de l’organisation reste encore à construire.

Résistera-t-elle lorsque, comme c’est probable, la loi Travail sera adoptée malgré une succession de journées d’action et d’appels à la grève ? Y aura-t-il des voix en interne pour s’interroger sur l’efficacité de l’action et constater que la CGT n’aura que peu pesé dans le débat ? Au vu de ce qui s’est passé au Congrès, la CGT risque au contraire, au moins pendant quelques temps, de se cantonner à une ligne d’opposition frontale, ce que semblent confirmer les déclarations actuelles de Philippe Martinez et l’engagement de certaines professions dans des appels à la grève reconductible.

Mais, pour Philippe Martinez, l’enjeu principal pourrait être ailleurs : tout en durcissant le discours confédéral en surfant sur la vague de mécontentement actuelle, il voudrait convaincre ses militants de revenir à un syndicalisme de proximité à l’écoute des salariés sur leurs lieux de travail pour redévelopper la CGT, créer de nouvelles bases et rester ou redevenir le premier syndicat de France.


Sources : Écoute des débats du Congrès