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Vainqueurs et vaincus, François Heisbourg

dimanche 9 mai 2010

Lendemains de crise

A-t-on vraiment pris conscience de ce qui est en train de se jouer au niveau mondial et de ce qu’il conviendrait de faire ? A regarder le débat français on peut en douter.
Un petit livre (136 pages) de géopolitique dresse, comme son titre l’indique, l’état des rapports de force stratégiques. La crise sert de révélateur à l’évolution des rapports de force, mais c’est aussi une rupture dans l’équilibre du monde et il n’y aura pas de retour en arrière. La crise redistribue les cartes entre les différents acteurs de la scène internationale. Les vainqueurs, pas de surprise : la Chine d’abord et les grands pays émergents. Si la crise a mis en évidence un affaiblissement des Etats-Unis, ils restent, malgré tout, numéro 1. La nouvelle administration démocrate a montré clairement que si le style avait changé et la politique américaine réorientée, les intérêts stratégiques américains s’éloignent de plus en plus clairement de ceux des Européens.
Venons-en aux éclopés de la crise, l’Europe et le Japon face au déclin. On lira avec intérêt ce qui est arrivé au Japon en l’espace de 20 ans, embourbé dans une crise profonde dont il a du mal à sortir et qui a remis en cause non seulement sa position dans la hiérarchie mondiale, mais aussi son modèle social. C’est bien de déclin qu’il convient de parler et l’un des intérêts du « cas japonais » est de fournir « un avant-goût de ce qui pourrait attendre les sociétés européennes en l’absence de mesures fortes pour enrayer la logique de déclin et de la dépendance ».
La crise a souligné les clivages entre les pays européens et a aggravé les divergences des politiques économiques. L’Allemagne, économiquement plus vertueuse, mais pratiquant une politique néo-mercantiliste (excédents commerciaux) et non-coopérative par rapport à ses partenaires. Le Royaume-Uni, dont le système bancaire a été ravagé par la crise, mais qui continue à miser sur les services financiers et n’entend pas renforcer les régulations pourtant indispensables. La France qui se vante que la récession y a été moins sévère qu’ailleurs, grâce au maintien de la consommation de ménages, mais à qui il manque la capacité à mettre de l’ordre dans ses comptes publics et au déficit de sa balance commerciale. Et puis les autres : les pays de l’Europe du Sud (Portugal, Italie, Grèce, Espagne) entrés dans une spirale de déclin avec l’Italie comme archétype ; les petits pays susceptibles de tirer leur épingle du jeu, grâce à leur investissement humain et technologique dans des créneaux porteurs ; les pays qui ont joué au casino économique sans en avoir les moyens : l’Irlande (dumping fiscal), les Etats baltes, la Hongrie, etc. Dans cette cacophonie d’intérêts et de stratégies divergents, la crise a mis aussi en relief les limites de la gouvernance européenne. Les années 2008-2009 n’auront pas été des années fastes pour l’Europe, 2010 se présente guère mieux avec la crise grecque qui met encore en avant l’insuffisante coopération entre les pays européens.

Le dernier chapitre, « une crise peut en cacher une (ou plusieurs) autre(s », aborde les défis qui sont devant nous : la pauvreté dans le monde, le réchauffement climatique, la pression sur les ressources naturelles, les failles de la gouvernance mondiale. Pour l’auteur, « il y a péril en la demeure » pour l’Europe. « Nos faiblesses structurelles pèsent sur notre capacité de rebond. Rigidités économiques et sociales, poids de la dette et des déficits, dispersion des efforts de relance, absence d’un « collectif » politique et stratégique, démographie défavorable. »… Le croisement des effets de la crise avec les défis planétaires peut être une chance à saisir : la lutte contre le réchauffement climatique peut être un relais de croissance et de facteur de puissance à ceux qui sauront avant les autres développer les technologies correspondantes. « Pour un pays comme le nôtre, cela signifie l’investissement dans les moyens de connaissance et de compréhension des évolutions de notre planète, cela implique la capacité de convergence avec nos partenaires les plus proches dans le projet européen, cela suppose la capacité d’agir avec nos alliés, cela passe enfin par la focalisation de nos marges de manœuvre financière sur les technologies porteuses d’avenir. Cela était déjà vrai avant la crise : après la crise, il n’est plus possible de l’ignorer. »

Si l’on partage ce diagnostic, alors il faut en tirer les conséquences sur les orientations d’une politique économique et sociale.


PS :

François Heisbourg Stock Paris 2010