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Le congrès de la CGT de mars 2013 est un congrès de durcissement

samedi 11 mai 2013

Les revendications traditionnelles sont rappelées (Smic à 1700 € net, maintien de la politique familiale, défense de la protection sociale, retraite à 60 ans à 75 % du salaire antérieur), comme si la crise systémique pourtant souvent mentionnée n’avait aucun effet sur les ressources de financement, comme si les dettes accumulées n’existaient pas et étaient sans incidence sur la situation financière et économique du pays.

Les 977 délégués du congrès de la CGT à Toulouse sont partis le 22 mars en ayant émis des votes massifs (autour de 85 %), tant pour l’activité que pour l’orientation, et assuré ainsi le passage du relais de Bernard Thibault à Thierry Lepaon, 53 ans, membre du PCF. Issu du secteur privé, passé par Caterpillar, Spie-Batignolles et Moulinex, président du groupe CGT au CESE, après avoir été responsable de l’union départementale du Calvados

La gestion de la crise de succession

Commission exécutive et bureau national rassemblent finalement les diverses sensibilités qui s’étaient manifestées dans le débat interne. Le bureau national (10 membres) affiche une parité public-privé et hommes-femmes comprend quatre sortants. C’est à partir de ces deux instances que Thierry Lepaon affiche la volonté, après les critiques de la gestion Thibault estimée trop centralisée, d’un meilleur équilibre des pouvoirs, notamment avec la Commission exécutive.

La CFDT, bouc émissaire

Tout au long du congrès, dans une atmosphère marquée par les répercussions de la crise, une minorité d’extrême-gauche aux alentours de 15% des mandats, trouvant écho chez d’autres militants, ont pris pour cible la CFDT - représentée seulement par un secrétaire confédéral observateur - : le signe avant-coureur en avait été début mars à Lille des militants CGT brûlant un drapeau de la CFDT, défendu en congrès par une intervention affirmant qu’ « il valait mieux brûler un drapeau que de brûler le code du travail » ! Allusion à la signature de l’accord interprofessionnel de sécurisation de l’emploi, Au delà s’affichait une contestation de la stratégie confédérale de l’intersyndicale du « syndicalisme rassemblé », trouvée trop souple et ambigüe, par rapport à une « unité syndicale sur des revendications précises », sous-entendu celles de la CGT. Tout vote a été évité sur ce sujet.

Durcissement
Une orientation marquée par un durcissement et une politisation des positions
La commission de rédaction de la résolution d’orientation a trié 3000 amendements, en a retenu 70 % en modifiant le texte finalement adopté globalement. Il reprend les principaux thèmes du précédent congrès, en mettant l’accent sur la question du travail : développement humain durable, statut du travailleur salarié, sécurité sociale professionnelle, lutte contre le FN, élection des administrateurs à la Sécurité sociale. Les revendications traditionnelles sont rappelées (Smic à 1700 € net, maintien de la politique familiale, défense de la protection sociale, retraite à 60 ans à 75 % du salaire antérieur), comme si la crise systémique pourtant souvent mentionnée n’avait aucun effet sur les ressources de financement, comme si les dettes accumulées n’existaient pas et étaient sans incidence sur la situation financière et économique du pays.

Le jeu de l’intégration d’amendements et des réécritures débouche sur un durcissement net des textes. Celui-ci se manifeste par :

  1. La réécriture du paragraphe sur la crise, devenue « systémique », où tout se réduit à un mauvais partage de la richesse, au bénéfice du capital, aux dépens du travail ;
  2. Un positionnement européen très critique, prenant appui sur le rejet du Traité européen sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG) de 2012 qui enferme la France « dans un carcan financier » ;
  3. Une avalanche de remarques acerbes à l’égard du président et du gouvernement ;
  4. L’exigence d’ « une rupture » avec les politiques économiques et sociales depuis dix ans
  5. Le rejet d’une série de réformes envisagées : des retraites ; du prélèvement de 0,3 % sur les retraités pour le financement de l’autonomie, de la réforme des allocations familiales ; de la fusion CSG-IRPP ; de la décentralisation et de la politique de modernisation de l’action publique.
  6. Ont été ajoutés le rôle de la CGT dans la convergence et la coordination des luttes, le droit de veto suspensif aux licenciements économiques et aux restructurations, la revendication de la réappropriation par la nation de secteurs et de filières de production.

Après l’appel à rejeter le traité européen, celui à voter Hollande – ce que ne manque pas de rappeler Thierry Lepaon -, le flirt maintenant avec le Front de gauche (des sifflets avaient accueilli la mention de la présence de la CFDT et du parti socialiste, alors qu’à l’applaudimètre Jean-Luc Melenchon faisait un tabac), la prise de distance de la CGT à l’égard de son implication dans la politique reste à démontrer, d’autant qu’elle prône le débat et l’action commune, y compris avec les acteurs politiques qui partagent ses valeurs.

Le grand écart sur la négociation entre l’entreprise et le niveau national

Prise à contrepied après la publication des données sur la représentativité, puisque les signataires de l’ANI se révèlent majoritaires, que peut faire une CGT qui invite le gouvernement à « ne pas parier sur un donnant-donnant syndicats-patronat » ? Sur le « syndicalisme rassemblé », les conditions de ce projet d’unifier le combat syndical n’ont jamais été explicitées par la CGT, faute d’une analyse précise des raisons des divergences fondatrices de cette division et de la définition des moyens pour les surmonter. Le texte d’orientation en proposant « à l’ensemble du mouvement syndical des espaces d’expression et d’échange », paradoxalement, ouvre une porte pour conduire un vrai débat bilatéral CGT-CFDT et en à condition que la CGT soit capable de interne d’arbitrer sur les sujets évoqués. Les nouvelles règles sur la représentativité et leurs incidences en matière de négociation poussent dans le même sens. Ce que reconnait Thierry Lepaon : « on ne pourra plus rester dans l’entre deux, en laissant les autres signer des textes qu’on critique mais qu’ils appliquent ».

Même si Thierry Lepaon affirme que dans les entreprises « le compromis n’est pas un gros mot », il ajoute immédiatement, instaurant la CGT en juge de ce qui est bien ou non, que la CGT « ne signe que les bons accords, pas n’importe quoi… » et que « c’est la même chose au niveau interprofessionnel ». Nationalement, en effet, la CGT signe des accords (télétravail, diversité, accord jeunes, représentativité), mais n’entre même pas dans le débat quand il s’agit de sujets lourds. Les temps d’union et d’intervention dans la contestation ne trouvent jamais de prolongement durable dans la proposition, faute de la définition d’objectifs concrets et réalistes.

Les textes adoptés maintiennent donc un grand écart entre des pratiques négociatrices dans les entreprises et un positionnement national souvent radicalisé, mettant en valeur des conflits locaux emblématiques, aux dérives parfois jusqu’à des pratiques illégales. Si son image se dégrade dans l’opinion : 45 % de bonnes opinions (55 % en 2005), elle demeure positive dans le salariat (66 % à gauche, 56 % chez les employés, 59 % chez les ouvriers). Mais celui-ci souhaite à 48 % que la CGT soit plus réaliste dans les négociations, davantage encore l’opinion publique.

Reste un point dur : Thierry Lepaon tient que ceux qui font la loi, ce sont les parlementaires, pas les partenaires sociaux. Démocratie sociale et politique peuvent cohabiter, mais au final la seconde doit prévaloir. La CGT et la CFDT n’ont pas la même vision du rapport entre la loi et le contrat ».FO ne dirait pas autre chose.

Les problèmes de gestion interne

La CGT depuis 2007 a stabilisé la chute de ses effectifs et légèrement progressé, rassemblant 680 000 adhérents , dans une organisation hétérogène, aux tensions intérieures entre organisations, toujours confrontée à une grande dispersion de ses organisations : 24 154 « bases », dont la moitié ont moins de 10 syndiqués et représentent 7 % des adhérents, alors que 5,5 % des syndicats ont plus de 100 syndiqués et regroupent 48 % des adhérents.

Une meilleure gestion financière, les progrès de recettes de cotisations (près de 54 millions en 2011) ont permis de réduire le déficit et de reconstituer des réserves (une année de fonctionnement), mais le problème du financement de la presse demeure. Selon les périmètre retenu, les cotisations et recettes internes représentent entre 60 % et 73 % des recettes.

La CGT a du mal, comme d’autres organisations syndicales ou politiques à transformer son audience en adhésions, avec ce que cela implique d’implication et de proximité (dans les deux sens). À noter que quelques 83 000 adhérents (plus de 12 % des syndiqués CGT) demeurent des adhérents isolés, sans rattachement effectif à une structure de base. Ils ont du mal à être intégrés dans les méandres d’une organisation aux structures multiples et aux frontières floues, aux frontières professionnelles compliquées, voire aux situations concurrentielles. La mise en place à tous les niveaux de l’organisation d’animateurs de la vie syndicale pour la syndicalisation, y compris de ceux qui deviennent retraités, comme la suggestion de la mutualisation de moyens entre toutes les organisations CGT, sont à noter.

L’accent mis par Thierry Lepaon sur le territorial, en particulier par la croissance des syndicats de site (48 seulement aujourd’hui), peut-il faire l’économie du regroupement des champs professionnels ? S’agit-il de renforcer le poids des UD par rapport aux fédérations, qui résistent au mécanisme de fusion qui a été tenté par la précédente direction ? Car Bernard Thibault a dû constater que « la CGT est beaucoup trop craintive pour se réorganiser ». Il pensait à l’échec du rapprochement des CGT Culture et Spectacle, des fédérations du Verre-céramique et de la Construction.

La réforme des statuts, destinée à les mettre en conformité avec les dispositions législatives sur la transparence financière, fut l’occasion d’une contestation de la place des retraités dans les votes (une demi-voix par cotisant) ; pour obtenir les deux tiers des suffrages nécessaires à l’adoption des statuts modifiés, votés finalement à 76,6 % des voix, la direction a pris l’engagement de reprendre ultérieurement le sujet. Rappelons que les retraités (111 000) pèsent plus du sixième des adhérents et apportent leur temps dans la vie des organisations CGT.

En annexe, le congrès adoptait trois chartes sur la vie syndicale, l’égalité hommes-femmes, les règles concernant la désignation et le contrôle des élus et mandatés CGT. Ces règles devraient permettre d’arbitrer en interne des conflits qui vont trop souvent aujourd’hui devant les tribunaux. Dans cette organisation aux traditions de très large autonomie de ses organisations, le besoin s’est fait sentir de remettre un peu d’ordre et de coordination dans les pratiques, afin d’éviter qu’il n’y ait autant de CGT différentes que d’organisations CGT.

La nouvelle direction de la CGT, autour de Thierry Lepaon, a bien du pain sur la planche.