Les clés du social Un regard sur le social

Accueil > Société > Populations > Les mouvements inquiétants de l’opinion française

Les mouvements inquiétants de l’opinion française

jeudi 28 mars 2013

L’enquête du CEVIPOF-Fondation Jean Jaurès-IPSOS (sur les tendances lourdes de l’opinion française ont mis en évidence, grâce à des possibilités de comparaison depuis 2009, le sentiment de déclin, la très forte désaffection pour la politique, la réticence croissante à l’égard de l’Europe ou la crainte de la mondialisation.

« La société française semble taraudée dans ses profondeurs : elle glisse de l’inquiétude à l’anxiété, du repli sur soi à la peur de l’autre ». Cette crispation débouche sur une demande forte d’autorité : 87 % des Français, plus encore à droite qu’à gauche (autour de 70 %), estiment qu’ « on a besoin d’un vrai chef en France pour remettre de l’ordre. » ; 70 % d’entre eux jugent qu’il y a trop d’étrangers en France et 74 % jugent « la religion musulmane intolérante et incompatible avec la société française ».

« Les ingrédients d’un populisme massif sont réunis » : le traditionnel « tous pourris ! » à l’égard des responsables économiques, politiques, des journalistes, l’appel au « chef » et la désignation de boucs émissaires. Sur fond de crise économique et de chômage massif, on sait ce que des « incendiaires » peuvent attiser ces peurs et les manipuler. Michel Winock constate « la résurgence de stéréotypes connus, fondés à la fois sur des aspects de la réalité et sur des fantasmes : l’idée de la décadence (déclin de la France « inéluctable »), le rejet des élites politiques (corrompues), le voeu d’un retour à l’autorité, la demande de protectionnisme, la xénophobie (trop d’étrangers en France) et la substitution de l’islamophobie à l’antisémitisme ».

Le brouillage du clivage gauche-droite

La même enquête démontre que la frontière est particulièrement poreuse entre le FN qui refuse à se dire d’extrême-droite et une droite dite « décomplexée », même si des divergences demeurent sur la mondialisation et l’Europe. Même si les électeurs de gauche conservent une certaine espérance dans l’avenir, ceux du PS et du Front de gauche sont aussi nettement divisés sur l’Europe et la mondialisation. De plus, l’électorat du Front de gauche présente un certain nombre de points communs avec celui du Front national, brouillant ainsi davantage le clivage gauche-droite.

Interrogés sur leur rapport à la politique, en un an la méfiance reste à 38 %, le dégoût (26 %) gagne 3 points, l’ennui (12 %) 4. Les appréciations positives atteignent péniblement 17 % ! D’autre part, 85 % pour « pas ou peu » dans les responsables politiques, soit respectivement 39 % et 46 %. et seulement 14 % répondent avoir « assez ou beaucoup ».

L’élection présidentielle de 2012 n’a donc pas redressé un profond rejet de la politique qui ne date pas d’hier. Au contraire. L’absence d’ « état de grâce » et la déception devant le mur des contraintes financières, dont on n’avait guère parlé durant la campagne, expliquent amplement les chutes rapides de popularité des gouvernants, dans un climat médiatique favorable à toutes les versatilités : le plus significatif, à cet égard, est, depuis octobre 2011, la chute de 14 points de la confiance dans le rôle de l’Etat (44 %) au bénéfice de la remontée presqu’équivalente de celle en faveur des entreprises (53 %). Autre exemple : prendre aux riches pour donner aux pauvres au nom de la justice sociale perd 20 points en un an pour être tout juste majoritaire (53 %). Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que le désarroi se manifeste par une moitié des Français qui ne font confiance « ni à la droite, ni à la gauche » pour gouverner le pays, les autres se partageant en deux quarts pour la droite et la gauche. Et qu’une majorité (54 %) estime que la démocratie française ne fonctionne pas bien. Certes. Mais il faut voir surtout dans ces résultats les effets à long terme du chômage de masse depuis trente ans, de la démocratie d’opinion marquée par les rythmes et les clichés des médias, des alternances politiques successives, et des campagnes électorales aux promesses souvent intenables et, en tous cas, éloignées des contraintes économiques internationales et régulièrement prises à contrepied

Une méfiance accrue envers les institutions politiques

D’un même mouvement, la confiance dans les différents types d’institutions politiques (du conseil municipal au gouvernement en passant par l’Union européenne) baisse de 6 à 13 points entre décembre 2009 et décembre 2012. Seule celle envers le conseil municipal reste majoritaire (56 %) dans l’opinion ; le gouvernement, déjà bien bas, à 32 % glisse à 26 %. Les partis stagnent à 12 % et de confiance. A noter que les médias (23 %) sont entraînés dans le même mouvement.

La confiance envers les services publics, les associations et les experts

En revanche, la confiance demeure forte envers les hôpitaux (82 %), les associations (69 %), la police (66 %)… et les décisions d’experts (66 %). Les grandes entreprises privées résistent à 42 %.

Juste en dessous, les syndicats bénéficient d’une cote stable à 35 %.

Une forte majorité des Français (64 %) ne fait pas confiance, davantage (+ 6 à 14 points) dans les professions libérales, artisans, commerçants et chefs d’entreprise, ceux qui travaillent à leur compte.... et les sans diplômes. /

Inversement, on fait plus confiance aux syndicats (+ 5 à 9 points) chez les salariés, surtout du secteur public, les ouvriers, les lycéens-étudiants, les CDD, contrats aidés et les intérimaires, les travailleurs à temps partiel, ceux qui estiment avoir beaucoup de risques de se retrouver au chômage… et qui habitent le sud-ouest.

Mais au-delà de ces variations sociologiques, la confiance envers les syndicats est surtout liée à la proximité – ou non – des sensibilités partisanes, plus forte à gauche qu’à droite :

PDF - 26.3 ko

téléchargez le tableau

Ce constat souligne combien l’histoire passée des rapports syndicats-partis de gauche, comme les commentaires des médias, toujours à l’affût de mettre en évidence ces liens, marquent les mémoires et les comportements. Cette situation constitue un des obstacles à la syndicalisation de ces deux tiers des salariés, qui ne font pas confiance au syndicalisme. Modifier cette image relève de tous les acteurs, y compris des directions syndicales qui ont encore du chemin à faire pour convaincre les salariés qu’elles ont vraiment pris leurs distances avec le rôle de masse de manœuvre au profit des partis de gauche en mal d’adhérents.