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Quelle stratégie pour les organisations syndicales aujourd’hui ?

samedi 28 septembre 2019

Désamour des Français, recul de la négociation nationale interprofessionnelle, diminution du champ du paritarisme, dialogue social centré sur l’entreprise, le syndicalisme national interprofessionnel, autant dire ce qui fonde pour une large part la légitimité des grandes confédérations, est-il condamné au déclin ou tout au moins un certain effacement ? Ces dernières années ont pu le laisser croire. Mais l’Acte II du quinquennat d’Emmanuel Macron avec le retour en grâce des corps intermédiaires affiché par le gouvernement ainsi que des dossiers socialement lourds comme les retraites pourraient redonner du grain à moudre aux organisations syndicales quelles que soient leur orientation. Quelle stratégie semblent-elles adopter dans la période ? Décryptage…

Un contexte difficile pour les confédérations syndicales

Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette dernière année n’a pas été une année facile pour le dialogue social au niveau interprofessionnel national. En effet, les partenaires sociaux n’ont pas réussi à surmonter leurs divergences sur l’assurance chômage pour empêcher le gouvernement de décider seul des règles d’indemnisation des demandeurs d’emploi. Ils n’ont pas voulu non plus se lancer dans une négociation périlleuse sur la santé au travail. De même, le patronat refuse d’ouvrir une nouvelle négociation sur la qualité de vie au travail pourtant réclamée par la plupart des centrales syndicales. Enfin, la poursuite de la négociation sur l’encadrement vient d’être reportée sine die. Seule note positive, la signature de l’accord sur les retraites complémentaires par toutes les organisations, mis à part la CGT. Somme toute, un bilan négatif qui donne une mauvaise image de la capacité des partenaires sociaux à négocier des accords au niveau national dans la période.

Le paritarisme est lui-même menacé ou à tout le moins fragilisé avec l’échec de la négociation sur l’assurance chômage mais aussi la réforme de la formation professionnelle qui allège le dispositif paritaire. La disparition des régimes spéciaux et celle de l’AGIRC-ARRCO envisagée par la future réforme des retraites enlèveraient de fait des espaces de gestion paritaire. Au total, une réduction du champ du paritarisme qui pourrait se traduire par une perte d’une part d’autonomie des partenaires sociaux.

Ces évolutions ne sont pas neutres et illustrent la conception de l’exécutif sur la place des partenaires sociaux. Jusqu’à une période récente, notamment pour le Président de la République, la place des syndicats se situait dans l’entreprise et éventuellement la branche. La contribution des partenaires sociaux et leur rôle en tant qu’acteurs sociaux à la construction de l’intérêt général et à la norme lui était complétement étranger. La crise des gilets jaunes et la persistance d’un fort climat de tension dans la société française semble l’avoir convaincu que les corps intermédiaires peuvent jouer un rôle régulateur important. L’Acte II de quinquennat sera-t-il celui du retour en force des acteurs sociaux dans le jeu démocratique ? La méthode employée sur la négociation de la réforme des retraites semble en être l’illustration. Encore faudrait-il aussi que le Medef et son nouveau président reprennent la voie de la négociation collective au niveau national en donnant des signes positifs qui pour l’instant se font attendre. Plus largement, les partenaires sociaux auront-ils la volonté et l’imagination d’inventer, au niveau national, de nouveaux espaces de dialogue social ? C’est un véritable enjeu pour les années à venir.

Dans ce contexte incertain, le syndicalisme apparaît plus que jamais divisé. D’un côté les organisations contestataires : la CGT, Solidaires et pour une grande part Force Ouvrière. De l’autre les organisations dites « réformistes » la CFDT, la CFTC, l’UNSA. La CFE-CGC se situant de plus en plus dans une démarche catégorielle.
Chacune des organisations a sa stratégie propre souvent liée à des problèmes internes. Pour toutes, la réforme des retraites constitue un enjeu fondamental au niveau interprofessionnel alors même qu’au niveau de l’entreprise elles sont toutes confrontées et de façon massive en cette fin d’année 2019 à la mise en place des CSE. Autant dire que sur le terrain la concurrence est rude et risque un peu plus de cristalliser les divergences.

La stratégie des organisations syndicales dans la période

La CFDT tient le cap de l’acteur social prêt au dialogue social exigeant. Dans le dossier des retraites, le recul du gouvernement sur la tentative d’inscription d’un âge pivot à 64 ans dès le budget 2020 et les interrogations du Président sur la durée de cotisation, montrent l’influence de la CFDT. Celle-ci paraît être maintenant ménagée par l’exécutif. Laurent Berger, le secrétaire général, comme ses prédécesseurs, est devenu une voix qui porte bien au-delà du microcosme social. Laurent Berger l’a annoncé : la CFDT s’engagera dans les discussions avec le gouvernement avec la volonté de peser fortement sur des sujets telles que la pénibilité, la gouvernance du système ou encore les questions des basses pensions et des transitions entre le système actuel et le nouveau. Pas question de greffer sur la réforme systémique une réforme paramétrique dont la CFDT conteste la nécessité actuellement. Même s’ils bénéficient d’informations fournies par l’organisation, les militants devront faire face à des attaques parfois virulentes dans les entreprises de la part des organisations qui contestent la réforme sur le fond. Le soutien qu’ils recevront de l’organisation et les réponses qu’ils apporteront sur le terrain constitueront un enjeu important pour convaincre les salariés surtout dans cette période d’élections dans les entreprises. Si le dossier des retraites tient une place importante dans les préoccupations de la CFDT, il n’est pas le seul : son secrétaire général met aussi l’accent sur la transition écologique, la lutte contre les inégalités, le travail et les élections aux CSE.

La CGT, après un congrès désastreux au mois de mai, tente de remobiliser ses troupes en interne. Elle a lancé une grande enquête auprès de ses adhérents pour connaître leurs attentes. Mais Philippe Martinez compte sur son opposition à la réforme des retraites pour rassembler son organisation. Dans le contexte de tension sociale que connaît la société française avec ce qui reste du mouvement des gilets jaunes, les difficultés dans les urgences à l’hôpital ou certains dossiers industriels, elle veut paraître comme l’organisation qui porte la colère d’une partie de la société. Pour la CGT, l’heure est à la lutte ! Qualifiée de « tour de chauffe », la mobilisation du 24 septembre n’a pas mobilisé au-delà du cercle restreint des militants. Difficile pour elle, dans ces conditions de convaincre et d’enrayer son déclin électoral. L’autre question qui se pose à la CGT et à toutes les organisations opposées à la réforme : comment, malgré ce démarrage en demi-teinte, entretenir la contestation sur une longue période ?

Pour Force ouvrière, l’heure est à la réconciliation après le traumatisme des départs de Jean-Claude Mailly et de Pascal Pavageau. Les retraites constituent aussi pour Yves Veyrier, son secrétaire général, un excellent moyen de rassembler toutes les sensibilités de l’organisation. Défendre le statu quo, ne pas toucher aux régimes spéciaux et surtout protester contre le risque de disparition d’organismes paritaires (ADN de FO) sont pour les militants FO des thèmes mobilisateurs. La manifestation organisée à Paris le 21 septembre en a été l’illustration. La confédération a réussi à mobiliser un nombre non négligeable de participants pour FO (entre 6 000 et 10 000) avec la présence de presque toutes les sensibilités des réformistes aux trotskistes. Mais à l’exception notable des ex-soutiens de Pascal Pavageau qui, lui-même, revient dans un livre sur les conditions de son départ… Quoiqu’il en soit, Yves Veyrier a annoncé rechercher « l’unité syndicale la plus large » pour mobiliser contre la réforme des retraites sans écarter le recours à la grève.

Se maintenant dans une démarche à mi-chemin entre contestation et réformisme selon les dossiers, la CFE/CGC cultive sa différence et un profond corporatisme tout en engrangeant des résultats électoraux. Elle est opposée à la réforme des retraites craignant des conséquences négatives pour les cadres. Elle a par ailleurs protesté contre la disparition de l’âge pivot qui garantissait un âge de départ pour les cadres dont le début de carrière est souvent plus tardif que les autres salariés. Dans certains secteurs, la CFE-CGC semble se positionner sur une ligne dure comme par exemple à la RATP. Son prochain congrès du 8 au 10 octobre 2019 devrait reconduire François Hommeril, seul candidat, à la tête de l’organisation et s’annonce donc plus apaisé que les précédents.

A la veille de son congrès du 5 au 8 novembre à Marseille qui verra changer son président, la CFTC est sur une démarche de négociation avec le gouvernement sur la réforme des retraites. Contre l’idée de l’âge pivot, elle mettra l’accent sur les carrières longues ou encore la pénibilité. Elle sera très attentive à la question des droits familiaux. Cette attitude conciliatrice ne devrait pas être remise en cause par le congrès. Cyril Chabannier, actuel président de la fédération de la protection sociale, devrait succéder à Philippe Louis. La CFTC, qui fêtera le centième anniversaire de l’organisation à l’occasion de son congrès, a refusé de s’associer à la CFDT pour honorer cette date qui est pourtant commune aux deux organisations.

La ligne réformiste de l’UNSA, pourtant largement confirmée lors de son dernier congrès, risque d’être mise à mal dans les mois qui viennent par la réforme des retraites. Même si elle déclare ne pas avoir été demandeuse de la réforme, Laurent Escure, nouveau secrétaire général de l’UNSA, s’inscrit dans une démarche de concertation avec le gouvernement. Toutefois, pour certaines organisations de l’UNSA, la fin annoncée des régimes spéciaux ou les craintes suscitées par la réforme dans la fonction publique suscitent des réactions hostiles. Ainsi, à la RATP, l’UNSA semble déterminée à empêcher la réforme. Après la grève réussie du 13 septembre elle menace, avec la CGC, d’entamer une grève illimitée à partir du 5 décembre si le gouvernement ne change pas d’attitude. Par ailleurs, la participation de l’UNSA SNCF dans la journée d’action du 24 septembre démontre une volonté d’engager un mouvement dur aussi dans cette entreprise. S’agit-il de postures, d’afficher un rapport de force important pour mieux négocier les transitions ou d’une opposition pure et simple pour obtenir le retrait de la réforme ? De toute évidence c’est pour l’UNSA un sujet particulièrement sensible. Il est compliqué pour une organisation basée sur l’autonomie de ses composantes de bâtir une démarche commune face à de tels enjeux.

Sans surprise Solidaires soutient et participe à tous les mouvements de contestation, des gilets jaunes à l’opposition à la réforme des retraites. Souvent à la remorque de la CGT, cette organisation ne pèse plus dans le débat social aujourd’hui et perd du terrain.

Quant à la FSU, même si elle a appelé à participer à la journée d’action du 24 septembre, elle semble plus en retrait. Sur son site, il est étonnant de constater qu’elle appelle à participer à toutes les actions sur le climat et la justice sociale du 20 au 27 septembre et ne fait pas référence explicitement à la journée d’action du 24 septembre.

Pour les organisations syndicales, il n’y a bien sûr pas que la réforme de retraite. Mais celle-ci va cristalliser l’opinion pendant une longue période. Elles ont conscience que l’issue du débat et leur capacité à peser sur le projet de loi constituent un véritable enjeu essentiel pour le syndicalisme dans son ensemble et le type syndicalisme qu’elles défendent. Mais cela va bien au-delà de l’avenir du syndicalisme. Ou nous voulons développer une société apaisée qui aborde les évolutions par le dialogue et l’écoute des différentes composantes de la société ou nous aggraverons le climat de tension actuel avec des déflagrations imprévisibles et incontrôlables et la perspective de lendemains difficiles. C’est donc un enjeu de société qui concerne tous les acteurs. Les organisations syndicales bien sûr, mais aussi les organisations patronales et bien sûr les responsables politiques.