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Classes moyennes, déclassement ou peur du déclassement ?

jeudi 5 mai 2011

Thierry Pech, directeur de la rédaction de la revue Alternatives économiques, a accepté de répondre aux questions de Clesdusocial.com à propos de ses réflexions sur les classes moyennes.

Cles du social :- Qu’est-ce que c’est les classes moyennes ?

Thierry Pech : « La définition la plus classique et historiquement la plus stable consiste à appeler « classes moyennes » les catégories sociales situées entre les classes populaires (ouvriers, employés.) et les élites ou la partie la plus aisée de la population (par exemple, les 10% les plus fortunés). C’est donc un monde de l’entre-deux qui a longtemps été composé d’indépendants non salariés (artisans, petits commerçants, professions libérales.) et qui accueille aujourd’hui une grande majorité de salariés (techniciens, enseignants, professionnels du secteur médico-social, cadres moyens.). Ce sont, en gros, entre 40 et 50 % de la population dont les revenus s’étagent entre le revenu médian (1500 euros pour une personne seule après impôts et prestations sociales) et le seuil des 10% les plus aisés (3000 euros pour une personne seule). Mais ce qui caractérise aussi ces groupes, c’est un niveau de qualification moyen ou élevé ».

CDS : Pourquoi LES classes moyennes et non LA classe moyenne ?

TP : « Du fait de leur manque d’homogénéité manifeste. Il y a, d’une part, une coupure entre le monde des classes moyennes indépendantes et celui des classes moyennes salariées : les premières s’appuient souvent sur un capital propre, les secondes surtout sur leur capital de formation. Et les comportements politiques de ces deux premiers univers ont souvent été très différents. Ensuite, il y a d’importants écarts entre les classes moyennes supérieures et les classes moyennes inférieures. Des écarts de revenus qui peuvent se traduire par des positions et des stratégies résidentielles différentes : les classes moyennes inférieures sont aujourd’hui contraintes à s’installer en périphérie des grandes villes, du fait des prix de l’immobilier, tandis que les classes moyennes supérieures peuvent se maintenir en centre-ville et placer leurs enfants dans les meilleures écoles. Mais ce ne sont là que des exemples. »

CDS : En quoi ces classes sont-elles importantes ?

TP : « Elles sont importantes parce que, en dépit de leur hétérogénéité sociologique, elles rassemblent une grande partie de la population et ont une vertu de stabilisation du pacte démocratique. N’étant pas soumises aux conditions les plus difficiles, elles ont en général tendance à cautionner le fonctionnement global du système productif et de la société. Par ailleurs, dans les périodes de prospérité, comme dans les années 1960 et 1970, elles peuvent se voir confier les leviers du changement social. C’est en ce sens que le sociologue Henri Mendras parlait de « moyennisation » de la société. En revanche, dans des périodes plus difficiles, les classes moyennes peuvent au contraire contribuer à mettre en cause la légitimité du système. Il existe des exemples historiques célèbres : c’est par exemple le cas dans les années 1930 en Allemagne et, dans une moindre mesure, en France. »

CDS : En quoi la peur du déclassement ou le déclassement les concernent-elles aujourd’hui ? »

TP : « La peur, c’est sûr et, en soi, cela suffit à constituer un problème social important, comme l’a montré Eric Maurin dans son livre La Peur du déclassement. Mais, au-delà de la peur elle-même, le déclassement a aussi une réalité. Reste à savoir comment la mesurer. Si l’on considère l’indice de déclassement intergénérationnel (qui consiste à comparer la situation des adultes par rapport à celle de leurs parents au même âge), les mobilités ascendantes restent majoritaires, mais les mobilités descendantes sont plus nombreuses qu’il y a vingt ou trente ans. C’est ce qu’a montré Camille Peugny dans son livre Le Déclassement. »

CDS : En quoi leur malaise est-il plus important que celui des ouvriers ou des employés ?

TP : « Je ne crois pas qu’on puisse dire qu’il est plus important. Je pense même qu’il y aurait quelque mauvaise grâce à pleurer davantage sur le sort des classes moyennes que sur celui des ouvriers et des employés. C’est un piège dans lequel il ne faut pas tomber, justement. »